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Transports gratuits aux Canaries : la réussite qui cache des défis

Un abonnement national qui ne concerne pas l’archipel

Le nouvel abonnement de transport à 60 euros par mois, présenté le 15 décembre par le président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez et permettant des trajets illimités sur le réseau national de transports publics, ne s’applique pas aux îles Canaries. Et pour cause : depuis 2023, les bus (appelés localement « guaguas ») et le tramway de Tenerife sont entièrement gratuits pour les résidents de l’archipel. Cette gratuité, instaurée par la Loi sur la Mobilité Durable approuvée en novembre, est garantie au moins jusqu’en 2027.

Une mesure perçue comme discriminatoire

Cette tarif « plat » national, destiné à réduire le coût des déplacements quotidiens sur le continent, a suscité une polémique qui ne touche pas directement les Canaries. En effet, les réseaux ferroviaires de banlieue et régionaux conventionnels, ainsi que les autocars interurbains de longue distance gérés par le ministère des Transports, n’opèrent pas dans l’archipel, où tous les transports sont gérés au niveau insulaire ou municipal. Pour le président du Cabildo (conseil insulaire) de La Gomera, Casimiro Curbelo, et la conseillère à la Mobilité du Cabildo de Tenerife, Eulalia García, cette nouvelle mesure étatique est même « discriminatoire ». Ils estiment que l’abonnement national est moins avantageux que le « Bono Residente » canarien, car il n’inclut ni le métro, ni les bus urbains, ni les tramways, qui constituent pourtant le transport quotidien de millions d’habitants.

Les Canaries, un modèle à suivre ?

Le gouvernement Sánchez cherche à obtenir pour le reste de l’Espagne ce que les Canaries ont déjà réussi : une augmentation significative de l’usage des bus et du tramway. Le conseiller régional aux Travaux Publics et aux Transports, Pablo Rodríguez, rappelle qu’il avait proposé dès le mois de mai dernier que l’archipel serve de « communauté autonome pilote » pour développer un titre de transport unique pour toute l’Espagne. Il souhaitait que l’État participe aux travaux déjà engagés par l’Institut Technologique des Canaries (ITC) et les cabildos pour créer un bon unique utilisable sur toutes les îles.

Un succès en demi-teinte

Le succès de la gratuité est quantifiable. Grâce aux bons résidents insulaires créés en 2018, il a été possible de matérialiser plus facilement la gratuité sur toutes les îles. Une étude de l’institut Perfiles Canarias, commandée par le gouvernement régional, révèle que 30,3% des utilisateurs du Bono Residente Canario ont laissé leur voiture au garage. Ce chiffre monte à 37,4% dans les îles non capitales (El Hierro, La Gomera, La Palma, Fuerteventura, Lanzarote), où la voiture était autrefois indispensable.

Cependant, cette fréquentation accrue a un revers. Elle provoque « une usure plus importante et plus rapide du matériel », augmentant les « pannes et réduisant le confort général des bus, particulièrement dans les municipalités périphériques et sur les lignes interurbaines ». Des plaintes ponctuelles concernent aussi la maintenance, notamment l’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite. Ainsi, si la gratuité du service est très positivement perçue (92,2% d’avis favorables), un consensus se dégage sur le fait que la qualité du service, géré par les sept cabildos, en a pâti.

Saturation et défis d’infrastructure

Les usagers pointent du doigt le fait que « les infrastructures, les fréquences et les horaires ne se sont pas adaptés de manière adéquate à l’augmentation significative du nombre de passagers générée par la gratuité, aggravant des problèmes préexistants ». Cette inadéquation entraîne « une saturation du service, surtout aux heures de pointe ou les week-ends, affectant le confort et l’accessibilité effective en raison de la foule dans les bus ».

Le défi pour les autorités insulaires est donc de renforcer les fréquences, d’améliorer les infrastructures et de moderniser la flotte pour garantir un service efficace et durable. C’est là que réside le nœud du conflit politique : l’État, qui fonctionne avec des budgets reconduits depuis 2024, tarde à transférer les fonds destinés à financer à 100% la gratuité. Les cabildos et le gouvernement régional doivent donc avancer cet argent sur leurs propres budgets, des fonds qu’ils ne peuvent donc pas consacrer à moderniser ou augmenter la flotte pour résorber la saturation.

Les effets pervers de la gratuité

Si la gratuité facilite l’accès aux transports pour les publics vulnérables ou à faibles ressources (chômeurs, retraités, jeunes étudiants) et réduit les risques d’exclusion sociale, elle présente aussi des inconvénients. L’étude mentionne un « usage peu rationnel » et des « abus », certains usagers utilisant le bus « pour de très courts trajets qu’ils effectuaient auparavant à pied, provoquant une saturation qui affecte négativement les personnes qui ont besoin de prendre le bus pour des déplacements essentiels » liés au travail, à la santé ou aux études. Ce comportement serait « renforcé par l’obligation d’effectuer un nombre déterminé de voyages pour maintenir la gratuité ».

Face à cette situation, les cabildos concernés insistent sur le fait que le coût réel dépasse les financements promis, les empêchant de faire face à une demande toujours croissante en investissant de manière proportionnelle dans plus de personnel et de véhicules. Une situation particulièrement critique dans les îles non capitalines, comme le résume Casimiro Curbelo : « Voyons combien de temps va mettre l’argent cette fois. »

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