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Canaries : les incendies plus dévastateurs, la prévention à revoir

Un archipel sous la menace grandissante du feu

Les incendies aux îles Canaries sont désormais plus voraces qu’il y a à peine deux décennies. Au cours des quinze dernières années, les flammes ont calciné plus de 55 100 hectares de forêts et de montagnes canariennes – une superficie équivalente à deux îles d’El Hierro –, ce qui correspond à 7,4 % de la superficie totale de l’archipel. Les chercheurs des Canaries mettent en garde : cette tendance, loin d’être anecdotique, s’accentue. La raison est simple : les flammes bénéficient désormais de conditions atmosphériques qui les favorisent – des températures plus élevées, une humidité très faible et un aplanissement de la couche d’inversion thermique – et qui sont de plus en plus habituelles dans l’archipel. Si l’on ajoute à ces facteurs naturels l’abandon des cultures les plus proches de la zone de laurisilva, les Canaries sont devenues une poudrière qui alimente l’apparition de grands incendies.

Un appel urgent à repenser la prévention

Ce sont les données publiées dans un article récent par un groupe de recherche de la Chaire des Risques de Catastrophes Naturelles et des Villes Résilientes de l’Université de La Laguna (ULL). Les chercheurs insistent sur le fait que tous ces facteurs sont suffisants pour inviter les autorités à “repenser les mesures de prévention des incendies”. La géographe Nerea Martín, auteure principale de l’article, lance un appel urgent. Elle souligne que, même si des systèmes “très bons” ont été développés pour l’action et la réponse face à l’urgence, la prévention reste la grande tâche en suspens. “Il ne s’agit pas simplement d’éliminer toutes les aiguilles de pin ou d’abattre la pinède, il faut prendre des mesures dans une perspective conjointe et territoriale”, explique la géographe. Toute action peut en effet avoir une réaction, et pas forcément positive. “Ces mesures pourraient conduire à une mauvaise adaptation, ce qui est également possible”, insiste-t-elle.

Gran Canaria, un exemple de bonnes pratiques à suivre

Dans ce sens, Nerea Martín cite en exemple de bonnes pratiques les travaux menés à Gran Canaria. Après avoir subi les effets d’un grand incendie en 2019, l’île s’est préparée pour éviter qu’un événement similaire ne se reproduise. “Ils essaient de créer un paysage en mosaïque qui serve de coupe-feu”, explique-t-elle. Ainsi, sur une même étendue, on peut trouver des zones de culture qui coexistent avec des étendues de végétation naturelle, et des zones de pâturage pour maintenir “propres” les zones où le tissu urbain jouxte la forêt (les zones dites d’interface). Ce sont précisément ces zones qui présentent le plus de risques, comme le confirment les chercheurs dans ce travail.

Les “medianías”, épicentre du risque incendie

“Les zones de ‘medianías altas’ (hautes zones de mi-pente) sont les plus propices à subir des événements de feu”, explique Nerea Martín. Les raisons sont multiples. D’une part, dans cette zone, la laurisilva a disparu car, depuis des siècles, on a décidé d’y installer des terres agricoles. Le problème survient lorsque ces cultures sont abandonnées – elles représentent 20 % à Tenerife et 40 % à La Gomera – et que la laurisilva commence à reconquérir son espace. Dans les premières phases de croissance, cette forêt implique une augmentation de la masse combustible.

D’autre part, les conditions météorologiques jouent un rôle crucial, car les ‘medianías’ sont l’une des zones où les effets du changement climatique se font le plus sentir. “Ce sont des zones où se produisent ces conditions météorologiques propices : faible humidité, températures élevées, réduction ou descente et aplanissement de l’inversion thermique”, précise la chercheuse. Rappelons que c’est ce même groupe de recherche, dans un travail dirigé par le géographe de l’ULL Pedro Dorta, qui a détecté que cette couche d’inversion thermique – qui peut apparaître dans les îles sous forme de mer de nuages, ‘panza de burro’ (ventre d’âne, un type de stratus) ou de brume – a descendu de 100 mètres au cours du dernier demi-siècle, poussée par l’augmentation des températures due au changement climatique. Ce changement de position est critique, car cette couche humide et fraîche est précisément celle qui, historiquement, protégeait les ‘medianías’ des effets dévastateurs du feu.

Le facteur humain, principal déclencheur

Le dernier ingrédient qui facilite la progression des flammes dans cette zone est la présence, “à plus ou moins grande échelle”, d’une population qui, que ce soit par négligence ou intentionnellement, “peut favoriser l’ignition du feu”. Selon le gouvernement des Canaries, la grande majorité des incendies dans l’archipel est due à une cause humaine, la cause naturelle étant uniquement la chute de foudre, un phénomène peu habituel aux Canaries.

Les espaces naturels protégés, particulièrement vulnérables

Les espaces naturels protégés sont une autre source d’inquiétude. “La majorité des incendies s’y produisent”, insiste la géographe. En effet, environ 81 % des surfaces brûlées au cours des quinze dernières années se trouvaient dans des espaces naturels protégés, ce qui démontre leur haute vulnérabilité écologique. “S’il est vrai qu’il n’y a pas de population affectée directement, d’un point de vue écosystémique, les incendies peuvent causer de l’érosion, des glissements de terrain ou favoriser des inondations, ce qui, en fin de compte, pourrait bien affecter des zones habitées”, souligne-t-elle.

Une tendance claire confirmée par satellite

Pour parvenir à ces conclusions, les chercheurs ont utilisé des données satellitaires. “En calculant la différence de réflexion de la lumière avant et après sur les images prises depuis l’espace, on peut calculer la sévérité de chaque incendie individuellement”, explique la chercheuse, indiquant que cela leur a permis de vérifier “comment elle augmente année après année”. Bien que la tendance soit claire, les chercheurs restent prudents car ils disposent de peu de données : “nous avons des images satellite haute résolution depuis 2017, donc les précédentes ont une faible résolution et ne sont pas comparables”.

La Palma et La Gomera, les îles les plus touchées proportionnellement

Malgré la force des données, l’un des faits qui a le plus attiré l’attention des chercheurs est l’effet des incendies sur les îles mineures. En effet, si les îles capitales (Tenerife et Gran Canaria) sont celles qui ont la plus grande superficie brûlée en valeur absolue, par rapport à leur taille et à leur population, elles sont loin d’être les plus affectées. “Si l’on relativise et que l’on passe à des pourcentages, La Palma devient l’île avec la plus grande superficie brûlée”, souligne Nerea Martín.

Si, d’autre part, on calcule par rapport à la gestion de l’urgence, “du point de vue de l’impact sur la population, on pourrait dire que c’est La Gomera la plus affectée”, note-t-elle. À La Gomera, il n’y a eu qu’un seul incendie au cours des 15 dernières années, celui de 2012, mais il a eu un impact important pour l’île, avec l’évacuation de 5 000 personnes. “Face aux 26 000 personnes évacuées en 2023 à Tenerife, cela pourrait sembler peu, mais pour La Gomera, cela représente 22 % de la population, presque la même proportion que pour Tenerife”, indique la géographe.

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