Une dégradation qui dure depuis des années
Ce n’est ni la première fois que cela se produit, ni la première fois que cela est dénoncé. Les autorités sont déjà intervenues par le passé. Pourtant, la périphérie d’El Médano, à Granadilla de Abona (sud de Tenerife), semble toujours vouée à l’occupation d’espaces protégés et de grottes pour y organiser des fêtes techno, générant une pollution sonore et affectant des lieux à la valeur paysagère, géologique, botanique, faunistique et patrimoniale exceptionnelle. C’est ce que dénonce le collectif d’archéologie sociale Imastanen, après avoir reçu des informations de plusieurs riverains très alarmés par des vidéos ayant circulé ces dernières semaines et ces derniers jours sur les réseaux sociaux.
Le groupe s’est déjà adressé au gouvernement régional et au Cabildo (conseil insulaire) de Tenerife. Il convient toutefois de rappeler que les autorités locales sont déjà intervenues par le passé concernant ce type de situations, vidant des grottes, des campements et des installations dans diverses zones protégées de la municipalité, près de Montaña Roja et également dans la partie haute d’El Médano, à côté de l’autoroute du Sud.
Une “Rabbit Hole rave” dans une grotte archéologique
Les images diffusées sur les réseaux sociaux montrent une grotte qui, selon le collectif, présente un intérêt archéologique et ethnographique élevé et qui a été occupée sous le slogan : “Rabbit Hole rave in a cave in Tenerife”. Elle se situe dans un site protégé, au sein d’un ravin à la valeur géologique, botanique, faunistique et patrimoniale particulière, mais transformé depuis des années en lieu de rendez-vous pour l’organisation de fêtes clandestines. Ces événements utilisent des équipements sonores puissants et des moteurs à combustion et disposent même de panneaux solaires, de citernes d’eau et d’autres infrastructures illégales réparties dans la zone.
Une image romantique trompeuse qui fait “effet appel” en Europe
Selon Imastanen, cette situation a déjà fait des vagues en Europe. Parmi les vidéos et les articles de médias étrangers traitant du sujet, une interview sur le journal numérique hongrois www.dailynewshungary.com se distingue, avec ce titre : “Des dizaines de jeunes Hongrois vivent dans des grottes-habitations à Tenerife”. L’interview, réalisée auprès de l’un de ces jeunes, présente comme un exemple de vie idyllique et aventureuse cette “pérégrination” entreprise par certains d’entre eux, détaillant leur arrivée, leur mode de vie et leur objectif. Des jeunes qui ont apparemment choisi un style de vie naturel, loin du climat froid de leur pays, vivant dans des grottes en toute liberté et en apparente connexion avec la nature.
Pour Imastanen, il s’agit d’une image déformée, qui représente sans aucun doute un “effet appel” et qui a également été relayée par des médias et des réseaux sociaux d’autres pays européens. Grâce à cette image trompeuse promue par certains médias européens, l’idée de venir à Tenerife occuper des espaces naturels est projetée comme une merveilleuse idée pour tous ceux qui ressentent l’appel de l’île. Cela renforce au passage le discours selon lequel les différentes autorités locales aux Canaries et à Tenerife détournent le regard et facilitent toutes les démarches lorsqu’il s’agit d’occuper des grottes, d’y faire des feux et de vivre librement dans un ravin.
La réalité : déchets, spéculation et destruction du patrimoine
Cependant, et comme le souligne le collectif, la réalité contraste avec cette romantisation. On se retrouve avec des espaces naturels transformés en lieux de fête, où prolifèrent des activités illégales et l’établissement permanent ou provisoire de structures construites avec des matériaux de récupération pour en faire des habitations. Dans le cas des grottes, la situation s’aggrave car il s’agit souvent d’espaces d’une valeur patrimoniale inestimable, qui possèdent encore des vestiges et des restes matériels des Guanches, qui les ont habitées et utilisées pendant des siècles, avant et après la conquête castillane. Des espaces non répertoriés et non prospectés, qui voient depuis des décennies leur intégrité altérée par la présence de ces visiteurs usurpateurs.
Le collectif s’est rendu sur place et dénonce l’excavation et l’ouverture dans la roche volcanique (toba) de nouvelles grottes artificielles. Dans de nombreux cas, elles sont utilisées soit comme des abris pour déposer des ordures, soit comme des latrines, ou simplement pour y jeter un matelas permettant quelques nuits d’hébergement, avant d’être abandonnées, avec l’impact visuel et environnemental que cela suppose.
Les membres d’Imastanen rappellent que ces ravins possèdent non seulement d’innombrables structures, restes matériels et manifestations rupestres indigènes, mais qu’ils abritent aussi des valeurs environnementales inestimables, avec de nombreuses espèces animales et botaniques, souvent protégées et menacées de disparition. S’ajoute à cela l’importance géoscientifique de ces formations géologiques, qui contiennent une véritable carte des différentes phases et strates de formation volcanique qui ont façonné cette zone de l’île pendant des millions d’années.
Spéculation, impunité et double standard
La situation s’aggrave même parce que, selon leurs dénonciations, ces grottes occupées sont devenues un objet de spéculation et de profit. Il a en effet été constaté que, dans certains cas, leurs occupants venus d’autres pays européens s’érigent en propriétaires légitimes, non seulement de la ou des grottes, mais aussi de la zone adjacente, qu’ils louent par saison pendant leur absence.
De plus, ils alertent sur l’un des plus gros problèmes détectés : l’abandon de ces lieux après occupation, une fois que le propriétaire illégitime décide de partir ailleurs, laissant derrière lui toutes les structures et les déchets après son séjour peu durable. Des espaces qui, après avoir été aménagés avec toutes sortes de travaux, favorisent l’accumulation de verre (bouteilles, surtout), de déchets plastiques, de matière organique en décomposition, de matelas, de palettes, de bâches, de tentes ou de mobilier, entre autres. Ces détritus, une fois abandonnés, deviennent généralement une partie du paysage à jamais.
Imastanen souligne que cette impudence dure depuis des années, voire des décennies. Toute la municipalité de Granadilla possède des ravins et des grottes dans cette situation, sans avoir jamais mérité la moindre attention de la part des autorités locales. Au contraire, celles-ci sont parfaitement au courant de ce qui se passe et se déclarent impuissantes, invoquant un manque de moyens et de volonté politique. “Nous nous demandons si cela pourrait se produire dans leurs pays d’origine et comment réagiraient les voisins et les autorités si l’un d’entre nous faisait la même chose dans ces endroits”, s’interrogent-ils.
En contraste, ils soulignent qu’ici, les occupants jouissent d’une totale impunité, louant à des tiers des grottes occupées illégalement, quand ils ne les transforment pas en décharges et en espaces pour organiser des fêtes avec une musique au volume maximum, malgré le fait qu’il s’agisse de zones de nidification d’oiseaux gravement menacés et en danger de disparition.
Par ailleurs, ils rappellent qu’une partie de ces ravins traverse la zone qui correspondait autrefois aux domaines de l’aéroport, avec des clôtures brisées et des bornes en pierre sur lesquelles on peut lire clairement “AENA” (l’entreprise publique espagnole des aéroports). De plus, la zone abrite l’un des espaces de culte chrétien les plus emblématiques de l’île, la grotte de l’Hermano Pedro, dont les alentours ont été transformés ces dernières années en lieu de rencontres sexuelles en plein air.
Le groupe critique également un double standard criant : “Si vous êtes un résident habituel des îles et que vous promenez votre chien sur une plage déserte, même en ramassant ses déjections et en respectant les mesures de conservation locales, vous pouvez écoper d’une amende sans autre forme de procès. Mais si vous venez de l’extérieur, occupez une grotte de valeur archéologique, altérez des espaces protégés, accumulez des ordures et transformez la zone en un parc à thème sans loi, il ne vous arrivera rien et personne ne viendra vous demander des explications. C’est l’île qu’a favorisée la classe politique actuelle, où tout est permis pour celui qui vient de l’extérieur, laissant aux locaux la dégradation, les ordures et la destruction”, dénoncent-ils.


