Les Canaries, laissées pour compte à la frontière sud de l’Europe
Les îles Canaries se retrouvent, de facto, en dehors du Pacte sur la migration et l’asile de l’Union européenne (UE). À seulement 145 jours de son entrée en vigueur – prévue pour le 12 juin 2026 –, l’archipel ne dispose toujours pas d’informations claires sur l’impact réel de ce nouveau cadre législatif et toutes ses implications. Cette Communauté autonome, frontière sud de l’Espagne et l’une des principales portes d’entrée en Europe pour les personnes migrantes par voie maritime, a été mise à l’écart de la conception des mécanismes spécifiques de solidarité et des procédures prévues pour les territoires frontaliers. Une exclusion qui ouvre un scénario d’incertitude dans un contexte marqué par une pression migratoire continue.
Une demande claire ignorée par Madrid
La demande des Canaries est pourtant limpide. Alors que le Pacte aspire à établir des règles communes pour gérer les migrations et consolider un système européen d’asile applicable aux 27 États membres, les régions frontalières – les plus exposées à l’impact direct des flux migratoires – manquent toujours de directives claires pour appliquer efficacement les nouvelles mesures. C’est ce que dénonce Octavio Caraballo, vice-conseiller du Cabinet du président régional, qui souligne que les seules informations dont dispose actuellement le gouvernement des Canaries proviennent de réunions tenues à Bruxelles. « Lorsque l’Espagne a présenté son plan national, elle n’a pas consulté les communautés autonomes et, à ce jour, le gouvernement central n’a pas convoqué les communautés affectées par les flux migratoires maritimes pour la mise en œuvre de ce Pacte », affirme-t-il.
Un pacte critiqué pour son approche sécuritaire
La nouvelle réglementation « n’est qu’une nouvelle tentative d’atteindre un cadre d’harmonisation au niveau européen », estime le coordinateur de la Commission espagnole d’aide aux réfugiés (CEAR) aux Canaries, Juan Carlos Lorenzo. Il met en garde contre le maintien d’« un focus excessif sur le retour et l’externalisation des frontières », avec une présence « pratiquement inexistante de voies légales et sûres ». Les attentes sont donc limitées. Sans la participation active des territoires qui supportent directement la pression migratoire, son application aura du mal à être efficace.
Une solidarité européenne déjà réduite
Cette incertitude est en outre aggravée par la possibilité de changements de dernière minute. Un argument qui prend encore plus de poids si l’on considère qu’en décembre dernier, le quota de solidarité initialement fixé à 30 000 personnes, avec un budget de 600 millions d’euros, a été réduit à 21 000. Cette coupe affecte précisément l’engagement des pays les moins sous tension et constitue, selon Octavio Caraballo, « un net recul ». Le gouvernement espagnol, critique-t-il, n’a en plus informé ni sur les instruments ni sur les ressources budgétaires qu’il prévoit de déployer pour appliquer le Pacte.
Sur la table s’accumulent des difficultés majeures, comme la capacité de filtrage – qui nécessite des installations spécifiques –, ainsi que la disponibilité de ressources suffisantes pour l’accueil et la prise en charge des personnes en situation de vulnérabilité extrême. L’applicabilité du Pacte implique « une complexité normative considérable » et pourrait déboucher sur « une application inégale entre les États membres », estime Juan Carlos Lorenzo.
Des réalités migratoires divergentes en Europe
Les contradictions en matière de migration et d’asile sont en effet plus intenses que dans tout autre domaine politique des États membres. Les différences ne sont pas seulement géographiques, mais aussi de perception et de priorités stratégiques. Alors que l’attention des pays baltes se concentre principalement sur la Russie et la Biélorussie, les pays du sud de l’UE reçoivent majoritairement des migrants en provenance d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et du Sahel, via les routes de la Méditerranée centrale et occidentale.
Un mécanisme de retour accéléré très controversé
Les pays soumis à une plus forte pression migratoire – comme l’Espagne, la Grèce et l’Italie – pourront désormais demander un soutien aux autres partenaires européens. Une solidarité qui se matérialisera par des mesures comme la relocalisation des demandeurs d’asile, le déploiement de personnel spécialisé ou un renforcement du soutien financier. Le débat se concentre sur l’efficacité des procédures. Bien que les experts saluent la création d’un cadre commun comme une avancée significative, le Pacte n’a pas été exempt de critiques.
S’il prévoit d’accélérer le traitement des demandes d’asile, il légitime aussi des mécanismes de retour accéléré, ce qui a suscité l’inquiétude des organisations humanitaires et de défense des droits de l’homme. Le durcissement de la réglementation actuelle sur les retours est devenu l’un des aspects les plus controversés. Avec l’entrée en vigueur du Pacte, les États membres disposeront, en règle générale, d’un délai de 72 heures pour traiter les demandes d’asile des personnes arrivant en Europe. En cas de décision négative, les migrants – à l’exception des mineurs – pourront être orientés vers des centres de retour situés dans des pays tiers considérés comme sûrs, comme le Maroc, l’Inde, la Tunisie, le Bangladesh, la Colombie, l’Égypte, le Kosovo et les pays candidats à l’adhésion.
Un risque de violation des droits fondamentaux
Cette mesure, qui a été adoptée malgré l’opposition de l’Espagne, de la France et du Portugal, dissout tout lien effectif entre la personne renvoyée et l’État de destination. Cette déconnexion, avertit l’eurodéputé socialiste espagnol Juan Fernando López Aguilar, ouvre la porte à « de possibles violations des droits fondamentaux et des droits de l’homme, incompatibles avec l’ordre juridique européen lui-même ».


