Une menace hybride russe plane sur les Canaries
Les îles Canaries pourraient être la cible d’attaques russes visant leurs câbles sous-marins, ce qui perturberait gravement leurs connexions en télécommunications et en énergie. C’est l’avertissement lancé par le Département de la Sécurité nationale (DSN), l’organe qui conseille le président du gouvernement central espagnol. Dans un rapport récent, le DSN souligne que « la protection des câbles sous-marins est l’une des principales préoccupations concernant les menaces hybrides et leur projection dans les espaces maritimes, compte tenu du contexte sécuritaire actuel ». Le document pointe directement du doigt la prolifération, ces derniers mois, de navires russes dans les eaux de l’archipel.
Les attaques hybrides sont des actions coordonnées et synchronisées qui combinent des méthodes conventionnelles (militaires) et non conventionnelles (cyberattaques, désinformation, pression économique, espionnage) pour déstabiliser un État ou une institution. La Russie développe ces techniques dans le cadre du défi qu’elle a lancé à l’Europe après l’invasion de l’Ukraine. Or, les Canaries jouent un rôle géostratégique fondamental, ce qui les place dans le viseur du régime de Poutine.
La présence de navires russes « fantômes » a quintuplé en un an
Le DSN indique qu’au cours de la dernière année, « la présence de navires russes fantômes transitant dans les eaux proches des côtes canariennes a quintuplé ». Cette flotte est composée de centaines de navires exploités par la Russie pour échapper à la surveillance, depuis l’entrée en vigueur des sanctions limitant le prix du pétrole brut russe en 2022. Ces sanctions, promulguées par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union européenne, étaient une réponse à l’invasion russe de l’Ukraine.
Face à ce danger, le Département de la Sécurité nationale admet que le Centre d’opérations et de surveillance de l’action maritime (COVAM) surveille ce type de navires et en signale une moyenne de 50 par semaine, en se basant sur la liste des navires sanctionnés par l’Union européenne. « La possibilité légale d’agir contre les navires de la flotte fantôme en mer est une question difficile à résoudre », reconnaît le DSN.
Un réseau de câbles sous-marins stratégique et vulnérable
La Sécurité nationale souligne que la région de l’Atlantique Sud compte « une forte présence de câbles sous-marins qui relient le Portugal et l’Espagne aux pays d’Afrique occidentale et méridionale ». « Dans le cas de l’Espagne, les câbles connectent la péninsule ibérique aux Canaries et interconnectent les îles entre elles, avec une capacité totale de 6 térabits par seconde (une unité de vitesse de transfert de données). Ces câbles sont la propriété de Canalink et de Telefónica. »
Le rapport, qui cite d’autres documents réalisés précédemment par la Commission européenne, définit plusieurs scénarios de risque principaux, incluant des sabotages coordonnés, des coupures d’électricité ou des interruptions dans la capacité de maintenance ou d’approvisionnement. Il souligne que « la combinaison de menaces, de vulnérabilités et de dépendances peut provoquer des interruptions graves dans la connectivité et l’économie numérique ».
Le Département de la Sécurité nationale prévient également que les risques « s’aggravent » en raison de dépendances stratégiques vis-à-vis de fournisseurs et de technologies de pays tiers (États-Unis, Chine, Royaume-Uni, Russie), de la concentration du trafic sur des routes et des points géographiques critiques (comme les Canaries), du manque de capacité de maintenance et de réparation, et de l’absence de coordination et de plans de réponse entre les États membres de l’UE et de la coopération nécessaire avec d’autres États.
Une flotte fantôme aux activités troubles
Les alertes se focalisent sur la menace de la flotte fantôme russe dans l’archipel. Il s’agit généralement de pétroliers qui se consacrent au transbordement (de petits navires vers des navires de plus grande taille) de pétrole brut et de produits raffinés d’origine russe, mais aussi vénézuélienne et iranienne, avant d’être transportés vers des pays asiatiques. Cependant, selon le rapport, certains de ces navires ont la capacité d’être utilisés pour « des activités illicites, voire des actions de sabotage contre des infrastructures critiques ».
Pour cette raison, le DSN précise que « les forces et corps de sécurité de l’État intensifient la surveillance des zones sensibles en utilisant leurs moyens navals, comme les gazoducs sous-marins, les ports et les zones de mouillage, en employant des systèmes tels que le SIVE, des capteurs côtiers et des patrouilles océaniques ». Ils coopèrent également avec la Marine et l’Agence européenne de sécurité maritime (EMSA) pour identifier les flottes fantômes et contrôler le trafic maritime anormal.
En février dernier, ce journal révélait qu’un vaste réseau international blanchissait du carburant russe, interdit dans l’Union européenne, dans les eaux de l’archipel ou à proximité. Ce réseau implique le Maroc, avec une ramifications logistique aux Canaries. Le Paxoi, deux autres pétroliers très similaires (le Kefalonia et le Naxos II) et le pétrolier de moyen tonnage Jessie Glory ont fait escale à 14 reprises au cours des deux dernières années dans le port de Las Palmas de Gran Canaria, dans le cadre de la chaîne d’approvisionnement qui permet à la Russie d’introduire du carburant en Espagne et dans d’autres pays européens via le Maroc.
Le gouvernement espagnol et l’EMSA surveillent par satellite les navires de la flotte fantôme russe (également appelée « darkfleet ») qui naviguent dans les eaux proches des Canaries. Leur transit s’est intensifié ces derniers mois en raison du blocus imposé par les navires de guerre américains dans les Caraïbes et près du Venezuela. Parmi les mesures appliquées, on trouve le suivi des pétroliers impliqués dans le transbordement d’hydrocarbures dans les espaces maritimes de la mer d’Alboran et des Canaries.
Un réseau tentaculaire de plus de 20 câbles sous-marins
Les Canaries disposent d’un réseau complexe de plus de 20 câbles sous-marins de fibres optiques et de connexions électriques qui relient les îles entre elles et avec l’extérieur (le continent, l’Afrique et l’Europe). On y trouve des systèmes comme 2Africa, ACE et WACS. Il existe également de multiples connexions interinsulaires (comme Tegopa et Canalink) et de nouveaux câbles électriques, comme celui qui vient d’être mis en service entre Tenerife et La Gomera pour protéger ces îles du risque de coupures de courant, comme celles survenues ces dernières années.
Un sabotage de ces connexions aurait des conséquences très graves pour l’archipel. C’est pourquoi l’Espagne a renforcé la surveillance des eaux canariennes, en particulier les mouvements suspects de la flotte fantôme russe.
70 millions d’euros d’investissements pour sécuriser le réseau
CanaLink a présenté en novembre un ambitieux plan d’expansion prévoyant des investissements de 70 millions d’euros (69,8 millions exactement). Cette entreprise, dépendant du Cabildo de Tenerife (l’administration insulaire), agit comme un « opérateur neutre de télécommunications ». L’opérateur neutre construit et entretient un réseau de connexions, en l’occurrence des connexions sous-marines, pour qu’elles soient utilisées par d’autres compagnies de téléphonie et d’internet.
Ce plan poursuit deux grands objectifs : le renforcement de son infrastructure (les câbles qui parcourent les fonds marins pour relier les îles entre elles, ainsi qu’à l’Afrique et à l’Europe) et l’expansion de son activité dans la province de Las Palmas. Le plan se concrétisera par trois grands projets : le déploiement d’un nouveau câble entre Tenerife et El Hierro, la pose de deux autres câbles entre Gran Canaria et Fuerteventura-Lanzarote, et une branche pour connecter Tarfaya, au Maroc.
En définitive, ces nouvelles connexions, ces nouveaux câbles, une concurrence accrue entre opérateurs et une meilleure sécurité du réseau de télécommunications contribueront à éviter des « pannes » dans le système et, par conséquent, à atténuer dans une certaine mesure l’urgence technologique que le gouvernement des îles Canaries a déclarée le 1er juillet dernier (la déclaration est en vigueur, en principe, jusqu’à la fin de l’année).
Un contexte géopolitique explosif
L’importance stratégique de ce maillage qui relie les îles au monde, couplée au danger d’attaques pirates russes, pousse le Département de la Sécurité nationale à préconiser de nouvelles mesures pour renforcer le contrôle de ces infrastructures critiques. Ce contexte de grande conflictualité internationale a été aggravé par la guerre entre les États-Unis et Israël contre l’Iran, qui se trouve actuellement dans une trêve très fragile, susceptible de voler en éclats à tout moment.


