Une série noire qui force à l’action
L’augmentation des accidents graves de parapente à Tenerife met à nu l’absence totale de règles et de contrôles pour garantir la sécurité de cette activité sportive. C’est un constat que dresse la Fédération canarienne des sports aériens, dont les responsables viennent d’être convoqués par le gouvernement des Canaries pour trouver une solution à un problème qui a déclenché toutes les alarmes.
Le dernier drame en date
Le dernier épisode de cette longue liste de sinistres s’est produit le 6 mars dernier. Un parapente biplace, dont le pilote proposait des vols depuis la plateforme de lancement de Taucho, dans les hauteurs d’Adeje, vers la côte de cette commune, s’est écrasé sur des rochers lors de la manœuvre d’atterrissage sur la plage de La Enramada. La jeune femme de 28 ans qui accompagnait le moniteur est décédée trois jours plus tard des suites de ses graves blessures. C’est la troisième personne à perdre la vie à bord de ces appareils de vol libre sans moteur sur l’île en un an.
Un bilan alarmant
Au total, depuis février 2025, 11 accidents graves de parapente se sont produits, faisant trois morts et neuf blessés. On ne se souvient pas d’un bilan aussi funeste depuis les débuts de cette discipline à Tenerife il y a plus de 30 ans. Sergio Castañeda, ancien président de la Commission technique de la Fédération canarienne des sports aériens pendant 17 ans et pratiquant de cette modalité, admet que les chiffres sont préoccupants.
Les racines du problème : entre vide juridique et boom touristique
Il pointe deux raisons principales : l’absence de normes et de personnel pour surveiller cette activité lorsqu’elle passe du domaine sportif au commercial et touristique, et la forte augmentation des amateurs de vol qui affluent vers les dizaines de plateformes de lancement des hauteurs de Tenerife. N’importe qui peut se rendre sur l’un de ces sites avec un parapente, qu’il possède ou non l’habilitation délivrée par la Fédération, et se lancer vers les côtes de l’île.
Castañeda admet que certains pratiquants ignorent même la seule restriction en vigueur : survoler des zones où cette activité est interdite, comme l’Observatoire d’astrophysique d’Izaña ou le parc national du Teide. Elle est également interdite dans les deux aéroports de l’île.
Un contrôle fédéral strict, mais des failles béantes
Castañeda explique que la Fédération a des règles « très claires et strictes » pour l’obtention des permis de piloter un parapente. « Nous effectuons même un suivi pour garantir un recyclage continu, via un test qui a lieu tous les cinq ans », détaille l’ancien responsable de la Commission technique, toujours membre du conseil d’administration, avant d’ajouter : « Les qualifications sont délivrées une fois qu’un examen exigeant est réussi. »
Les failles apparaissent lorsque ces personnes sortent du contrôle fédéral et proposent des vols comme une expérience touristique. Elles concernent aussi les pratiquants qui, qu’ils soient ou non passés par une fédération, se passionnent pour cette discipline et effectuent des lancements en dehors des compétitions officielles, qu’il s’agisse d’habitants de l’île ou de touristes venus à Tenerife avec pour principal objectif de profiter du ciel et des panoramas exceptionnels de l’île. « Il n’existe aucun protocole ni personnel pour contrôler sur les plateformes de lancement si ces personnes ont une qualification, une assurance responsabilité civile et une couverture santé », souligne-t-il.
Une offre touristique florissante et risquée
Sur internet, il existe de multiples possibilités de réserver un vol en parapente comme s’il s’agissait d’une simple excursion, malgré le danger élevé que cela comporte. L’activité se concentre entre octobre et mars, en haute saison touristique, et bien qu’il existe des dizaines de sites de lancement, les principaux sont au nombre de cinq : La Corona (Los Realejos), Montaña de Anocheza (Güímar), Taucho (Adeje), Izaña (Parc national du Teide) et Tierra del Trigo (entre El Tanque et Los Silos).
Les prix oscillent entre 90 et 180 euros par lancement, toujours en compagnie d’un moniteur sur un appareil biplace. Rien que sur l’un des sites web les plus suivis proposant des expériences en pleine nature, on compte 28 options différentes sur l’île.
Tenerife, un paradis au relief traître
Tenerife s’est imposée comme un paradis pour ces vols libres sans moteur. Mais elle présente un inconvénient majeur : son relief. Les courants d’air générés dans les ravins peuvent déstabiliser ces aéronefs avec une certaine facilité. Parmi les nombreux points d’atterrissage, un se distingue : la côte d’Adeje. Sur les 11 accidents graves survenus en un an sur l’île, sept se sont produits dans cette commune au cœur de la zone touristique, considérée comme la meilleure du pays et l’une des meilleures d’Europe pour le parapente. Il n’est donc pas surprenant que deux des trois accidents mortels aient eu lieu à Adeje.
La mairie d’Adeje sonne l’alarme
La mairie d’Adeje admet son inquiétude face à ce taux d’accidents élevé et demande des mesures urgentes. Des sources officielles du gouvernement municipal révèlent qu’avec des dizaines de milliers de vols par an au-dessus de son territoire, « les probabilités d’accidents explosent ». « C’est une activité complexe car elle se situe entre la pratique sportive et le tourisme actif, qui touche en plus un domaine aussi sensible que l’utilisation d’espaces aériens réglementés et contrôlés par l’Aviation civile », détaille un porte-parole.
La mairie du sud de l’île souligne qu’elle maintient une connexion « permanente » avec les entreprises légalement constituées et avec la Fédération des sports aériens pour « tenter d’assurer un suivi de l’activité ». Mais elle reconnaît que « ce n’est pas simple » car ses compétences sont « limitées » et, de plus, « de nombreuses entreprises ne sont même pas implantées dans la commune ». « Nous étudions depuis un moment notre capacité légale et technique à intervenir sur ce sujet et à évaluer une réglementation », explique le gouvernement d’Adeje, qui précise : « En tout état de cause, cela dépendrait des administrations insulaires, régionales et nationales, qui devraient prendre les choses en main pour normaliser la situation. »
Concernant les secours et les interventions du 112, la police locale d’Adeje se mobilise à chaque fois qu’elle est requise par le centre coordinateur des urgences. « Il est vrai que ce sont des ressources qui sont mobilisées, qu’il faut détourner d’autres interventions et qui nous obligent à un effort de coordination avec d’autres corps de sécurité », conclut la mairie, qui déplore le décès de la jeune Italienne de 28 ans lors du dernier accident.
Le gouvernement des Canaries en mode réaction
La Direction de la sécurité et des urgences du gouvernement canarien préfère ne pas se prononcer avant d’aborder la situation avec la Fédération canarienne des sports aériens. Elle a déjà convoqué ses responsables à une réunion pour analyser la situation. Elle étudie quels départements auraient des compétences et quelles mesures pourraient être adoptées pour renforcer la sécurité de cette pratique.


