Une pilule amère à avaler pour les Canaries
Une décision en demi-teinte. Ce mercredi, Aena a officialisé son intention d’arroser les aéroports espagnols d’une pluie de millions. Une manne qui atteindra aussi l’archipel canarien. Mais cette fièvre investisseuse, qui se met en marche après une décennie de restriction, a une contrepartie amère : l’augmentation substantielle des redevances aéroportuaires, c’est-à-dire des sommes payées par les compagnies aériennes et les passagers pour l’utilisation des installations. Le coup de massue que prépare Aena pour le portefeuille des compagnies et des usagers – après dix ans de gel – représente une hausse de 20% dans les cinq prochaines années.
Une augmentation qui s’ajoute à celle déjà appliquée en 2026 et dont les Canaries ne sont pas non plus exemptées, malgré les demandes répétées du gouvernement régional. Cette décision unilatérale n’a fait que renforcer les prétentions de l’Archipel à obtenir la cogestion de son réseau aéroportuaire – comme le prévoit son Statut d’autonomie – pour laquelle il réclame l’ouverture de négociations avec l’État. Ainsi, Aena donne une cuillérée de sucre et une de sel.
Un milliard d’euros d’investissements pour les aéroports canariens
D’un côté, le gestionnaire a mis noir sur blanc son engagement à investir 13 000 millions d’euros entre 2027 et 2031 dans le réseau aéroportuaire espagnol, dont 1 000 millions seront destinés aux aéroports des îles. Ces installations comptent parmi celles qui déplacent le plus grand volume de passagers, sont les plus rentables et accumulaient un important déficit d’investissement. La rénovation et l’agrandissement des terminaux de Tenerife Sud, Tenerife Nord et de l’aéroport de Lanzarote font partie des projets les plus importants, largement demandés tant par le gouvernement canarien que par les grandes organisations patronales et les entrepreneurs du tourisme.
Une hausse des taxes qui inquiète le secteur
Mais Aena accompagne cette pluie de millions en annonçant son intention d’augmenter les redevances aériennes d’environ 43 centimes en moyenne chaque année de cette période. Ainsi, si en 2026 le tarif était de 10,52 euros par passager, en 2031 il atteindra 12,69 euros. C’est précisément ce type d’augmentations unilatérales que le gouvernement des Canaries cherche à éviter lorsqu’il demande à l’exécutif central de convover la commission bilatérale et de revoir les compétences auxquelles l’Archipel aspire pour pouvoir cogérer ses huit aéroports. Pour, au moins, pouvoir avoir voix au chapitre dans les décisions qui, comme celle-ci, affectent l’un des secteurs stratégiques de la région.
La mobilité aérienne représente non seulement le seul moyen de transport permettant de relier les îles entre elles, mais elle est aussi la porte d’entrée de millions de touristes qui visitent la destination chaque année. Cependant, le président d’Aena, Maurici Lucena, a assuré que la hausse annuelle moyenne des tarifs aéroportuaires « ne met pas en danger le tourisme » et a ajouté que, si elle était répercutée sur le prix du billet, l’impact pour le voyageur serait « minime ».
Un contexte touristique fragilisé
Pourtant, le moment ne semble pas idéal pour mettre cette affirmation à l’épreuve, dans un contexte où l’arrivée de touristes ralentit après le boom des dernières années et face à la montée en puissance de destinations concurrentes comme le Maroc. Mais au-delà des conséquences sur le tourisme, s’ajoutent pour les Canaries les répercussions pour les résidents, pour qui l’avion est souvent la seule option pour se déplacer d’une île à l’autre ou pour rejoindre le continent.
Pour l’instant, l’Association internationale du transport aérien (IATA) et l’Association espagnole des compagnies aériennes (ALA) se sont opposées à cette augmentation tarifaire et ont insisté sur le fait que la mesure la plus appropriée serait l’inverse : les réduire. Elles ont donc proposé une baisse annuelle de 4,9% pendant la durée de validité du DORA III, une manœuvre qu’elles assurent compatible avec l’important effort d’investissement déployé par Aena.
La cogestion, une revendication renforcée
Il ne fait aucun doute que les Canaries sont l’une des régions les plus sensibles aux effets de la hausse des tarifs. C’est pourquoi elle a réitéré à de nombreuses reprises la nécessité d’exempter le réseau aéroportuaire insulaire. Des demandes ignorées par Aena, alors même que les aérodromes de l’Archipel figurent parmi les plus rentables pour le gestionnaire. Face à cela, de nombreuses voix ont remis sur la table la nécessité pour les Canaries de participer à la cogestion de ses aéroports.
Du côté du ministère régional des Travaux publics, du Logement et de la Mobilité, dirigé par Pablo Rodríguez, on espère qu’au cours de l’examen de la proposition d’Aena pour le nouveau Document de régulation aéroportuaire (DORA III) – qui doit encore passer par plusieurs étapes avant d’être finalement approuvé par le Conseil des ministres – la communauté autonome recevra une réponse pour s’asseoir à la table des négociations avec l’État.
Le secrétaire national à l’Organisation de Coalition Canaria, David Toledo, a défendu cette même position, soulignant que la hausse des taxes est « un coup direct porté au principal moteur économique des Canaries, le tourisme, mais aussi à la mobilité des Canariens, qui n’ont pas d’alternatives de transport et verront leur connectivité avec l’extérieur renchérie ». Il a exigé du ministre Ángel Víctor Torres qu’il convoque la commission bilatérale.
Le député régional et président du Cabildo (conseil insulaire) de La Gomera, Casimiro Curbelo, s’est également positionné contre la hausse, soutenant que toute modification doit être analysée avec rigueur. « Les Canaries ne peuvent pas être pénalisées par des projections qui ne correspondent pas à la réalité du trafic ni par des augmentations de coûts qui ne reflètent pas les économies d’échelle », a-t-il insisté.


