Un leadership tragique pour l’archipel
Les îles Canaries occupent la première place du classement national espagnol en matière de disparitions de mineurs, se situant très au-dessus de la moyenne de l’ensemble de l’État. La communauté autonome recense 785 cas de mineurs ayant quitté des centres de protection, dont la tutelle – détenue par le gouvernement régional – a été éteinte, soit parce qu’ils sont restés disparus pendant plus de 12 mois, soit parce qu’ils ont atteint la majorité durant leur fuite. Ce tableau peu réjouissant met en lumière les limites du réseau de protection de l’archipel.
Le poids de l’immigration des mineurs non accompagnés
Une grande partie de ce nombre élevé de cas s’explique par le flux considérable de mineurs migrants non accompagnés qui dépendent des centres d’accueil de l’archipel. Alors que les Canaries dénoncent une surcharge de leurs ressources, des centaines d’enfants disparaissent de ces structures, avec des conséquences graves : lieu de vie inconnu, incertitude sur leur sort et, dans certains cas, risque de tomber entre les mains de réseaux d’exploitation, y compris la traite à des fins sexuelles, que ce soit au sein des îles, sur le continent espagnol ou dans d’autres pays. Rien qu’en 2024, la communauté autonome a enregistré 3 767 signalements de mineurs disparus – pas uniquement des migrants.
Las Palmas, province la plus touchée
Dans ce contexte, la province de Las Palmas se distingue comme celle présentant le plus fort pourcentage de disparitions de mineurs du pays : 87,1 % des signalements enregistrés concernent des personnes de moins de 18 ans. Loin d’être un phénomène ponctuel, les données indiquent une réalité structurelle : la première place des Canaries dans ces statistiques est étroitement liée à la pression sur les services d’assistance découlant de l’accueil des mineurs migrants. C’est ce que constate le Rapport Annuel sur les Personnes Disparues 2025, élaboré par le ministère de l’Intérieur espagnol, dont les données brossent le tableau d’un système de protection clairement saturé.
Un système de protection sous tension extrême
Le gouvernement des Canaries a alerté à de nombreuses reprises sur la pression subie par le réseau d’accueil, motivée par le flux continu de pateras et de cayucos (embarcations de fortune) qui accostent sur les côtes de l’archipel avec des mineurs voyageant seuls, sans la compagnie d’un adulte de leur famille. La gravité de cette situation s’est traduite par des fermetures de centres pour de présumés mauvais traitements, un entassement dans les structures de protection et une surcharge persistante qui finit par déboucher sur cette réalité : des jeunes qui quittent les centres d’accueil et ne reviennent pas.
Actuellement, l’archipel prend en charge près de 4 500 mineurs. Un chiffre qui double le volume recommandé et qui, dans la pratique, triple la capacité structurelle prévue du système. La sursaturation a conduit à ce que les Canaries soient officiellement déclarées en situation de contingence migratoire, avec des ressources débordées et soumises à une pression constante.
Profil des disparus et limites du système
Les chiffres renforcent ce diagnostic. Le profil des mineurs absents est clair. Près de 60 % des disparitions concernent des jeunes de nationalité marocaine, ce qui met à nouveau en relief le poids du phénomène migratoire dans cette situation. Quelque chose dysfonctionne dans le système d’accueil. L’exécutif régional souligne que les centres de protection ne fonctionnent pas comme des espaces de détention ni comme des prisons, mais comme des ressources ouvertes dans lesquelles les adolescents ne sont pas privés de liberté. Les mineurs peuvent sortir des centres de leur propre initiative et, dans de nombreux cas, quittent les foyers sans autorisation et ne reviennent pas, ou reviennent plusieurs jours après.
Les protocoles obligent les professionnels des centres à déposer plainte chaque fois qu’un mineur s’absente, et même s’il revient par la suite, dans de nombreux cas ces plaintes ne sont pas retirées, ce qui pourrait contribuer à gonfler les statistiques de disparitions.
Des cas concrets révélateurs de réseaux criminels
La situation s’est déjà matérialisée dans plusieurs affaires récentes. En novembre dernier, la Police Nationale espagnole a démantelé un réseau international composé de onze personnes arrêtées, présumément dédié au trafic de mineurs depuis les Canaries vers la France. Ce réseau utilisait des routes passant par le Maroc et la Côte d’Ivoire, et exploitait des centres sous tutelle de l’archipel comme points de transit. L’enquête a été ouverte après la disparition de 13 mineurs d’un centre d’Arrecife (Lanzarote) et d’un autre du centre de San Bartolomé de Tirajana (Gran Canaria) entre novembre 2024 et mai 2025.
L’opération baptisée « Triton » a confirmé que le groupe criminel utilisait des routes et des contacts au Maroc, en Côte d’Ivoire et en Espagne pour transférer les mineurs et les documenter frauduleusement, avec pour destination finale la France. En mai 2025, les agents ont intercepté à l’aéroport de Lanzarote trois mineurs accompagnés par un adulte d’origine mauritanienne, qui tentait de les embarquer à destination de Madrid. Après les premières vérifications, il a été établi que les mineurs étaient sous la tutelle d’un centre d’accueil et que leur transfert s’effectuait sans autorisation ni documentation valide. Ce cas reflète explicitement un schéma récurrent : des mineurs qui sortent des centres des Canaries et ne reviennent pas.


