Un projet de décrit qui crispe le dialogue social
Les syndicats des îles Canaries continuent de hausser le ton contre les récentes annonces de la Consejería de Empleo (Conseil à l’Emploi) du gouvernement régional, dirigée par Jéssica de León (PP). L’archipel bat en effet des records en Espagne pour les salaires les plus bas et la précarité de l’emploi, selon l’Institut National de la Statistique (INE), en raison d’un modèle économique basé principalement sur les services. Le patronat local insiste sur le fait qu’il ne trouve pas de travailleurs pour pourvoir des postes dans des secteurs comme l’hôtellerie-restauration ou le bâtiment. Lors d’un récent forum organisé par le journal Canarias7, la conseillère a ainsi déclaré travailler sur un décret prévoyant des sanctions pour les chômeurs qui refuseraient une offre d’emploi ou une formation, des déclarations qu’elle a depuis répétées dans différents médias.
Interrogée sur ce décret, la Consejería a indiqué à ce journal ne pouvoir en dire plus pour le moment et qu’il serait rendu public une fois finalisé. Elle a toutefois ajouté que la législation nationale prévoyait déjà des sanctions pour les personnes au chômage refusant une offre. C’est précisément sur ce point qu’insistent les syndicats, qui ne comprennent pas pourquoi le gouvernement de coalition CC-PP veut remettre l’accent sur cette question alors que des mécanismes étatiques existent. Ils estiment que ce débat ne fait que générer une stigmatisation et criminalise les personnes sans emploi.
Les syndicats dénoncent un “disparate” et pointent les vraies causes
UGT a été l’un des premiers syndicats à réagir. “Pour nous, c’est un disparate. Compte tenu du fait que la réglementation nationale prévoit déjà des sanctions pour les travailleurs qui refusent une offre d’emploi ou un plan de formation, nous pensons que le gouvernement des Canaries achète le discours du patronat”, souligne Héctor Fajardo, vice-secrétaire à l’organisation du syndicat. Il soutient que ces refus ne se produisent qu’occasionnellement et estime que “si l’on veut vraiment lutter contre cela ou contre le fait qu’il n’y ait pas de travailleurs pour certains postes, ce qu’il faut faire, au lieu d’établir des mesures coercitives comme celles qu’ils proposent, c’est d’améliorer les conditions de travail dans des secteurs comme l’hôtellerie ou le commerce”.
“Personne ne veut vivre d’une allocation, ce n’est pas habituel qu’un travailleur refuse une offre, mais s’il la refuse, si cela arrive, c’est plus que justifié parce qu’il devrait consacrer plus de son salaire au logement, ou parce que cet emploi ne permet pas au travailleur d’avoir une vie digne”, explique Montse Cosano, secrétaire à l’Emploi et aux Migrations de CCOO aux Canaries. Pour ce syndicat, un nouveau décret pour imposer plus de sanctions aux chômeurs n’est pas nécessaire. L’essentiel est d’analyser les causes du refus de certaines offres. “Nous comprenons que la raison pour laquelle ces postes ou ces formations sont refusés est qu’ils vont au détriment du bien-être ou de l’économie des personnes. Les postes proposés aux chômeurs sont des postes avec des contrats à temps partiel, ce qui réduit leur économie familiale”, insiste Montse Cosano.
Précarité, mobilité et coût du logement : le cocktail explosif
Aux Canaries, les conditions de travail sont très précaires, en plus des contrats à temps partiel qui affectent l’économie des personnes. “Si tu es au chômage parce que tu as terminé un contrat à temps plein, quand on te propose un contrat à temps partiel, tu vas gagner moins qu’au chômage. Si tu dois calculer la distance, l’essence, l’huile, le coût que cela va te représenter pour aller travailler”, résume la représentante syndicale, qui ajoute qu’il faut aussi tenir compte du fait de vivre, par exemple, dans le nord de Tenerife et d’être appelé pour une offre dans le sud, avec les dépenses d’essence et les embouteillages que cela implique. “Cela réduit ta qualité de vie économique et nous avons un sérieux problème”, insiste-t-elle.
“Aujourd’hui, il est très difficile pour un travailleur qui vit dans le nord, par exemple, de se déplacer tous les jours vers le sud pour travailler, compte tenu des inconvénients que peut générer ce type d’offre d’emploi, avec les problèmes de mobilité de l’île, avec le problème du logement, parce qu’il ne peut pas déménager son logement vers le sud, car le manque d’offre de logements abordables rend impossible pour un travailleur qui gagne 1 500 euros, par exemple, d’accéder à un logement pour mener une vie digne”, assure Héctor Fajardo. “Les Canariens veulent travailler, mais nous voulons un travail digne, bien rémunéré et avec de bonnes conditions de travail”, martèle-t-il.
Ne pas culpabiliser les travailleurs
Montse Cosano ajoute : “Si on sort les gens du chômage pour leur offrir un poste dans de pires conditions économiques que celles qu’ils ont déjà au chômage, il est très difficile d’accepter ce poste quand tu réduis ton économie actuelle”. Elle souligne donc l’importance d’analyser les offres promues par le Service Canarien de l’Emploi. “Une personne qui a besoin d’un emploi, si on lui propose un poste dans de meilleures conditions que celles qu’elle a au chômage, ne le refusera jamais”, affirme-t-elle.
À son avis, “les administrations publiques devraient chercher des solutions, améliorer les conditions offertes aux personnes et non pas culpabiliser directement, sans avoir analysé le pourquoi des choses, culpabiliser toujours les travailleurs, comme cela nous arrive avec les arrêts maladie, avec le prétendu absentéisme”. Sur l’absentéisme, Héctor Fajardo renchérit : “Le patronat parle d’absentéisme depuis toujours, dit que les travailleurs sont des paresseux. Cette criminalisation des travailleurs est une constante du patronat et le gouvernement achète ce discours. Parce que ce qu’ils disent n’est pas vrai quand ils parlent de données d’absentéisme directement fausses, car si on entend l’absentéisme comme le fait de ne pas se rendre au travail sans raison justifiée, les données sont très en dessous des 8% qu’ils avancent”.
Le débat sur les arrêts maladie et l’absentéisme
En effet, les rapports de la CEOE (Confédération des Entreprises) de Tenerife parlent d’absentéisme en comptant les arrêts justifiés. CCOO a également mis l’accent sur ce point dans différentes campagnes. “Un arrêt maladie est un droit constitutionnel, un droit que nous avons de tomber malade et de pouvoir nous reposer pour nous rétablir. C’est un droit, ce n’est pas de l’absentéisme”, rappelle Montse Cosano, qui précise que l’absentéisme, c’est quand on s’absente du travail sans justifier son absence. La porte-parole ajoute que s’il y a des arrêts maladie, il faudrait se demander ce qu’il y a derrière, et note une augmentation sans précédent des charges de travail.
La conseillère Jéssica de León a déclaré lors du forum du mois dernier que des discussions étaient en cours avec le Conseil à la Santé pour que ce soit le médecin spécialiste lui-même qui donne l’arrêt de travail, sans qu’il soit nécessaire de retourner chez le médecin traitant pour y mettre fin. “Ils parlent de donner la possibilité aux médecins spécialistes de donner les arrêts et les reprises de travail. Nous pensons que les plus compétents pour le faire sont les médecins de famille”, indique Héctor Fajardo, pour qui “l’insistance à accélérer les reprises de travail est un disparate”. Les syndicats estiment qu’il faut parler davantage de promotion de la santé au travail, car de nombreux arrêts sont dus au stress, à l’anxiété et à la dépression.
Pourquoi les offres sont-elles refusées ?
Le gouvernement des Canaries a publié cette année un rapport intitulé “Analyse des causes de la non-disponibilité et du refus des personnes en recherche active d’emploi face aux offres du Service Canarien de l’Emploi”. Il y est détaillé que les postes les plus refusés par les chômeurs sont ceux d’agents d’entretien, serveurs, cuisiniers ou maçons. Parmi les motifs de refus, on constate des questions comme les journées de travail fractionnées, les postes en horaires d’après-midi/nuit, la rotation des horaires et le travail le week-end. Ces circonstances se conjuguent avec les prix élevés des loyers, de l’essence et la distance entre le domicile et le lieu de travail.
Pour les maçons, s’ajoutent le manque de formation sur certaines machines ou le fait qu’ils affirment que cela ne les dédommage pas de passer trois heures sur la route. Le manque de conciliation vie professionnelle-vie privée est présenté comme l’une des difficultés exprimées dans la gestion des offres. Sur ce point, les syndicats parlent de l’importance de la perspective de genre, car ce sont encore majoritairement les femmes qui assument la charge des soins aux enfants, aux personnes âgées et dépendantes, ce qui les éloigne des offres d’emploi. “Nous sommes celles qui sommes obligées de renoncer à une vie professionnelle, à une croissance professionnelle, parce que parfois tu veux progresser dans ta profession et tu ne peux pas parce que tu es obligée et résignée à devoir être toujours la soignante, donc cela ne te permet pas d’avoir une croissance et une ambition professionnelle. Et cette discrimination et ce plafond de verre que nous, les femmes, subissons dans le monde du travail, les administrations devraient aussi y prêter attention et y chercher des solutions”, insiste Montse Cosano.
Le patronat favorable, une initiative dénoncée
Pendant ce temps, le patronat, à travers diverses déclarations de la Confédération Canarienne des Entrepreneurs, a accueilli favorablement l’intention du gouvernement CC-PP de travailler sur un décret pour sanctionner les chômeurs refusant des offres d’emploi ou une formation. Et la CEOE de Tenerife a insisté dans cette croisade contre l’absentéisme en promouvant une boîte aux lettres anonyme pour que les citoyens dénoncent de prétendus arrêts maladie frauduleux, initiative que les syndicats, le gouvernement national (PSOE) et Nueva Canarias ont reprochée. La ministre du Travail, Yolanda Díaz, a déjà annoncé qu’elle dénoncerait l’initiative auprès de l’Agence Espagnole de Protection des Données.


