Canaries, terre d’accueil : histoires croisées de migrants européens, africains et latinos
Les îles Canaries se sont imposées comme une terre d’accueil pour des personnes du monde entier décidant de quitter leur pays d’origine. Il y a plus de 70 ans, l’archipel était un point de départ pour des milliers d’insulaires émigrant principalement vers l’Amérique latine, suite aux conséquences de la Guerre civile et de la répression politique. Aujourd’hui, cette histoire se reflète en sens inverse. Dans l’archipel résident 329 352 personnes étrangères – soit 14,6 % de la population – dont 159 987 sont d’origine européenne. Des chiffres significatifs qui cachent des histoires humaines.
Bente, la Norvégienne : une intégration facilitée par le passeport européen
Bente Storsveen est arrivée à Gran Canaria il y a 40 ans. Originaire de Noruega, avant de s’installer sur l’île, elle avait travaillé en Roumanie pour un tour-opérateur. C’est là qu’elle a rencontré celui qui était alors son patron, dont elle est tombée amoureuse et qui est aujourd’hui son mari et le père de ses trois enfants. Ce dernier gérait un autre tour-opérateur à Gran Canaria qui opérait pendant la haute saison touristique de l’archipel : les mois d’hiver. C’est ce lien qui a finalement motivé son déménagement aux Canaries.
Bien que la majorité de la population européenne résidant dans l’archipel provienne d’Italie (42 762 personnes), d’Allemagne (25 302) et d’Angleterre (25 220), la communauté norvégienne a une présence significative dans la Communauté autonome. Dans ce contexte, Storsveen soutient que les facilités dont jouissent les citoyens européens pour émigrer ne sont pas comparables à celles des personnes provenant d’autres territoires : « Quand je suis arrivée, j’ai dû me trouver un travail ; je ne suis pas venue avec un sac d’argent. Il est vrai qu’aujourd’hui, il existe plus de facilités pour qu’un Européen trouve un emploi, mais à l’époque, je ne pouvais accéder qu’à des postes que les Canariens n’occupaient pas. »
Les offres d’emploi les plus fréquentes étaient liées au secteur touristique. Son premier emploi fut celui d’hôtesse de l’air pour la compagnie aérienne Spanair, dont les vols maintenaient des connexions avec les pays scandinaves. « Ce fut un soulagement », assure-t-elle, ajoutant que c’est à ce moment-là qu’elle a entamé sa première étape d’intégration dans les îles. « Les Canariens m’ont accueillie à bras ouverts », affirme Storsveen. Elle mène une vie pleinement intégrée : « Je suis arrivée jeune, mes enfants sont nés ici et se sentent canariens. »
Quarante ans après son arrivée aux Canaries, elle reconnaît les profondes différences entre son expérience migratoire et celle de ceux qui arrivent d’autres continents, notamment d’Afrique. « Je suis arrivée d’une autre partie du monde. Naître en Norvège est une chance. Les possibilités sont très différentes », réfléchit-elle.
Ndeye Marie, du Sénégal à Lanzarote : l’apprentissage dans la solitude
Cette inégalité se reflète dans des histoires comme celle de Ndeye Marie, arrivée à Lanzarote en 1996 – à l’âge de 21 ans – en provenance du Sénégal. Elle est venue avec un visa pour rendre visite à ses tantes et a fini par rester avec elles. Le processus n’a pas été simple. « Je vivais seule, je ne voyais ma tante qu’une fois par semaine et j’ai dû apprendre l’espagnol rapidement », se souvient-elle. La langue fut précisément l’une des plus grandes difficultés, un obstacle commun pour de nombreux migrants arrivant sans solides réseaux de soutien.
En termes statistiques, la migration africaine est celle qui a la plus faible incidence dans l’archipel. Sur les 329 352 personnes étrangères résidant aux Canaries, seulement 29 580 viennent d’Afrique, dont 17 842 du Maroc. La majorité des personnes qui atteignent les Canaries via la route atlantique – considérée comme l’une des plus mortelles et dangereuses au monde – n’ont pas les îles pour destination finale. En réalité, la majeure partie de la migration arrivant dans la Communauté autonome de manière irrégulière le fait par voie aérienne et non maritime. Une réalité qui contraste avec l’image prédominante du phénomène migratoire et qui montre que toutes les migrations ne partent pas des mêmes conditions ni ne font face aux mêmes risques.
Aujourd’hui, après plus de 20 ans dans l’archipel, Ndeye Marie affirme que, dans son cas, les différences n’ont pas été nombreuses. Elle est arrivée d’une ville et, en vivant seule, n’a pas rencontré de grandes difficultés. L’adaptation, dit-elle, « n’a pas été très compliquée ». Mais la situation a changé ces dernières années. Les arrivées de personnes en provenance d’Afrique dans l’archipel ont augmenté – 2024 étant une année record, avec une augmentation des arrivées par voie maritime supérieure à 15 % par rapport à l’année précédente. « C’est plus compliqué maintenant », estime Ndeye Marie, qui se souvient qu’à son arrivée à Costa Teguise « il n’y avait qu’une seule femme africaine sur place ».
Leida, du Venezuela à Tenerife : reconstruire une vie en famille
Le deuxième groupe de population étrangère le plus nombreux aux Canaries est celui provenant du continent américain, avec un total de 105 651 personnes, majoritairement d’origine latino-américaine. Le Venezuela arrive en tête, avec 29 191 résidents dans les îles, suivi de très près par la Colombie, avec 28 229. Derrière ces chiffres se trouve l’histoire de Leida Pantoja et de sa famille, arrivés à Tenerife depuis le Venezuela en 2018. Le processus n’a pas été sans défis. Pour s’inscrire sur les listes municipales de l’île, il fallait préalablement avoir un emploi. Une condition « pas facile à remplir » durant les premiers mois.
Deux ans après leur arrivée, la pandémie de Covid-19 a de nouveau mis à l’épreuve leur stabilité. « Nous avons dû puiser dans nos économies pour supporter le confinement. Nous avions un bébé de six mois, nous sommes quatre dans la famille et il fallait faire face aux dépenses quotidiennes : les couches, la nourriture, le loyer », raconte-t-elle. Avec le temps, la situation s’est stabilisée. Leida, son mari et sa fille aînée ont maintenant un emploi, tandis que le plus jeune est scolarisé. Malgré tout, l’un des principaux défis reste la conciliation entre vie professionnelle et familiale. « Parfois, avec le travail, c’est compliqué, surtout avec un jeune enfant », explique-t-elle.
La langue, dans son cas, a été un soulagement dans le processus d’adaptation, même si elle reconnaît que des préjugés persistent. « Nous, nous venons travailler et chercher des opportunités, pas demander des aides », souligne-t-elle. Repartir de zéro dans un autre pays, conclut-elle, « c’est dur ». Avec les années, les vies s’installent et les incertitudes s’atténuent, mais les premiers moments laissent une marque. « Tout s’est bien passé, mais à l’arrivée, tu dois vivre beaucoup de choses », résume Leida Pantoja.
Un archipel, carrefour de mondes migratoires
Ce sont des histoires comme la sienne, ainsi que celles de Bente Storsveen et de Ndeye Marie, qui font des Canaries un point de rencontre entre différents mondes migratoires, traversés par des réalités multiples et diverses.


