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Jeu pathologique aux Canaries : une addiction qui se banalise

Des salles de jeu qui font désormais partie du paysage urbain

Dans des quartiers comme Tamaraceite, à Las Palmas de Gran Canaria, le jeu a cessé d’être une activité occasionnelle pour devenir un élément du paysage quotidien. À peine quelques rues concentrent jusqu’à sept établissements liés aux paris, aux casinos ou aux bingos. Cette présence constante banalise l’accès aux machines à sous et facilite l’intégration du jeu dans la routine. Ce scénario se répète dans chaque ville de l’archipel. La prolifération de ces espaces, surtout dans les zones résidentielles, a intensifié l’inquiétude des professionnels et des associations quant à l’impact de cette offre sur les populations les plus vulnérables.

Le témoignage de Drasik : « C’était une forme d’évasion »

Il y a longtemps, l’entrée dans l’un de ces lieux a changé la vie de Drasik, 40 ans. Il suit un traitement pour jeu pathologique depuis un an au Centre Aluesa de la Fondation Adsis. Il identifie deux moments clés dans sa relation avec le jeu. « Le premier fut quand j’ai découvert le jeu en ligne vers 2010 », explique-t-il. Le second est arrivé plus d’une décennie plus tard, après une crise personnelle. « Suite à une crise avec ma compagne, mi-2022, le jeu est devenu impulsif et quotidien », raconte-t-il. Le jeu n’était pas qu’une question d’argent. « C’était une forme d’évasion, cela me faisait tout oublier autour de moi », reconnaît-il. À cette déconnexion s’ajoutait un espoir constant de récupération. « Il y avait un faux espoir qu’un jour je gagnerais, que je récupérerais une partie de ce que j’avais misé », ajoute-t-il. Cette idée, commune chez les personnes souffrant de ludopathie, a alimenté une dynamique de plus en plus difficile à freiner.

Prendre conscience du problème n’a pas signifié demander de l’aide immédiatement. « On sait que les choses vont mal bien avant de faire le premier pas », affirme-t-il. Dans son cas, la honte et la peur ont retardé la décision jusqu’à ce que la situation devienne intenable. « La dette a atteint un point très compliqué et le temps que j’investissais dans le jeu monopolisait tout ce que je faisais en dehors du travail », se souvient-il. Le processus thérapeutique n’a pas été simple. « Tu fais face à une dette économique importante, mais la dette psychologique est la plus difficile à gérer », explique-t-il. La culpabilité et les remords font partie du chemin. « Il faut beaucoup travailler dessus », souligne-t-il, mettant en avant le rôle de l’accompagnement professionnel pour initier un vrai changement.

Un problème qui touche de plus en plus de jeunes

La ludopathie n’est plus un problème marginal ou limité à certains profils. Les services spécialisés dans les addictions comportementales constatent une présence croissante de jeunes qui développent une relation problématique avec le jeu, particulièrement dans sa version en ligne. C’est ce que reflète l’expérience quotidienne du Centre Aluesa, centre de prévention et de traitement des addictions comportamentales de la Fondation Adsis. Son coordinateur, Óscar Lorenzo, explique qu’en 2025, les personnes âgées de 18 à 29 ans représentaient 26,4% du total des usagers traités pour des troubles liés au jeu. Un chiffre significatif qui confirme le poids grandissant de cette addiction chez les plus jeunes, bien que Lorenzo insiste sur l’absence de profil unique. « Nous rencontrons des personnes en situation d’emploi stable et de condition économique favorable, mais aussi des personnes avec peu de ressources », indique-t-il.

Chez les jeunes, beaucoup ont un niveau d’études moyen ou supérieur et un soutien familial, un facteur qui facilite la détection et l’accès au traitement. Lorenzo souligne également que le problème ne se limite plus à une seule modalité. « Le nombre de personnes qui pratiquent un jeu mixte (en ligne et en présentiel) dépasse celui de celles qui ne jouent qu’en présentiel », explique-t-il, confirmant une nette tendance vers la combinaison de différents types de paris.

Des conséquences qui dépassent largement les pertes financières

Les conséquences du jeu problématique vont bien au-delà des pertes d’argent. Le Centre Aluesa met en garde contre une détérioration progressive du bien-être psychologique et social, avec une présence fréquente d’anxiété, de symptômes dépressifs, de troubles du sommeil et de conflits familiaux. Dans certains cas, l’addiction conduit aussi à un isolement social ou à des comportements à risque associés au besoin d’obtenir de l’argent pour continuer à jouer.

L’un des éléments les plus préoccupants est le temps qui s’écoule avant que la personne ne demande de l’aide. Selon les données du centre, cette période n’est généralement pas inférieure à sept ou huit ans, bien qu’elle puisse être plus courte chez les jeunes lorsque l’entourage familial détecte le problème. « Le taux de réussite du traitement dépend du temps que met la personne à demander de l’aide », avertit Lorenzo.

L’accessibilité en ligne, un facteur de risque majeur

Le psychologue expert en addictions Jesús Emilio Castro abonde dans ce sens et estime que le contexte actuel a profondément transformé la relation au jeu. Selon lui, les taux de joueurs pathologiques sont restés relativement stables dans le temps, se situant « autour de 3 ou 3,5% », bien qu’il reconnaisse que ce pourcentage est généralement plus élevé chez les jeunes. « Ce qui s’est probablement transformé, c’est la facilité et l’immédiateté qu’offrent les téléphones et internet », explique-t-il.

Castro souligne que cette accessibilité accroît le risque. « Plus il est accessible et simple de parier, plus les taux de prévalence et d’incidence du jeu pathologique se situeront dans les fourchettes les plus hautes », indique-t-il, rappelant que certaines études situent même ce pourcentage à 5%. Il insiste toutefois sur la prudence dans l’interprétation des chiffres : « Il n’y a pas d’études épidémiologiques aux Canaries, donc les données présentées peuvent être très biaisées ».

Dans la pratique clinique, le changement est évident dans le type de jeux impliqués. « Les problèmes liés au jeu en ligne ont augmenté », explique Castro, tandis que les traditionnelles machines à sous ne représentent plus qu’« un pourcentage marginal » des motifs de consultation. Pour le spécialiste, le problème n’est pas exclusif à une tranche d’âge. « Ce n’est pas que les paris en ligne soient spécialement addictifs pour les jeunes, ils le sont pour tous les âges ». L’un des facteurs déterminants est l’immédiateté du résultat. « Dans les jeux de paris en ligne, le parieur connaît en temps réel le résultat de son pari », détaille-t-il, ce qui augmente le potentiel addictif et complique le contrôle du comportement. Chez les jeunes, cette dynamique est renforcée par leur familiarité avec la technologie et une moindre perception du risque.

Un appel à la vigilance et un message d’espoir

Castro explique que le jeu agit souvent comme une voie de régulation émotionnelle. « Un joueur ayant des problèmes de jeu joue toujours comme une façon de réguler son humeur », affirme-t-il. Parier permet de s’évader temporairement d’un malaise, mais finit par générer une spirale dans laquelle on joue pour soulager les conséquences négatives d’avoir joué.

Les deux experts alertent sur le manque de contrôles efficaces pour l’accès au jeu en ligne. « Un mineur peut s’ingénier pour obtenir l’accès à certaines plateformes », reconnaît Castro, qui insiste sur l’importance d’analyser l’environnement familial, éducatif et social pour comprendre le problème dans toute sa dimension. Depuis le Centre Aluesa, le message final est clair : la ludopathie se soigne et la guérison est possible si l’on agit à temps. « Avec le traitement adéquat et un réseau de soutien, on peut surmonter l’addiction aux jeux de hasard », conclut Lorenzo, rappelant que la banalisation sociale du jeu reste l’un des principaux obstacles pour détecter le problème à ses débuts.

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