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Mineurs réfugiés aux Canaries : le déchirement des réinstallations forcées

Le choix déchirant : renoncer à l’asile pour rester aux Canaries

C’était un mercredi matin et, comme tous les jours, Modou (nom fictif) se préparait à aller au lycée. Il est arrivé à El Hierro il y a plus de deux ans et suit depuis quelque temps à Gran Canaria une formation professionnelle de base en jardinage, qu’il espère lui ouvrir des portes pour un travail lorsqu’il aura 18 ans. Cependant, ce 19 novembre, ses plans ont failli être bouleversés. « On m’a appelé pour me dire que je devais me rendre au centre Canarias 50 avant d’être envoyé sur le continent. Je me suis mis à pleurer comme un fou », se souvient-il. Par peur de quitter les îles dans le cadre des réinstallations ordonnées par le Tribunal suprême espagnol, il a choisi de renoncer à sa demande d’asile. Comme lui, 120 autres jeunes ont abandonné les démarches pour obtenir la protection internationale, et ainsi éviter le transfert vers une autre communauté autonome, selon les chiffres dont dispose le gouvernement régional des Canaries.

Un sentiment d’arrachement et de famille perdue

« Nous devons penser que pour un enfant ou une adolescente qui a subi des persécutions dans son pays d’origine, renoncer à l’asile signifie renoncer à la protection globale que confère cette reconnaissance », explique Jennifer Zuppiroli, spécialiste de l’Enfance en Mouvement pour Save the Children. Ibrahim*, un jeune Mauritanien de 16 ans, ne veut pas non plus quitter les Canaries. « Je suis ici depuis deux ans et je veux vivre ici. Je n’ai aucun problème. Nous étudions bien, nous jouons au football, mais ils veulent nous séparer, c’est un peu triste », dit-il. Bien qu’il ait exprimé il y a quelques mois son refus de partir et ait réussi à rester dans son centre sans renoncer à l’asile, il y a deux semaines, il a été orienté vers le Canarias 50. Ce centre accueille temporairement les mineurs entrés dans le système national de protection en attendant leur réinstallation dans une place ailleurs en Espagne.

La veille de son transfert, Ibrahim s’est confié à notre rédaction. « Demain, je vais devoir manquer les cours et aujourd’hui non plus je n’y suis pas allé, parce que je dois rassembler toutes mes affaires et dire au revoir à mes amis. Je suis triste. Je connais beaucoup de gens ici qui sont comme ma famille », déclarait-il alors. Modou aussi a réussi à tisser à Gran Canaria au cours de ces années un réseau de soutien. « J’ai reçu beaucoup d’affection ici, au lycée, aux entraînements de football, partout. Nous avons formé une famille et pour moi, aller sur le continent serait la pire des choses », confie-t-il.

Une décision de justice pour désengorger les centres canariens

Le Tribunal suprême, à la demande du gouvernement canarien, a ordonné à l’État espagnol en mars 2025 de prendre en charge près d’un millier de mineurs réfugiés qui étaient jusqu’alors accueillis par la communauté autonome. L’ordonnance concluait que « le système étatique d’accueil des mineurs demandeurs d’asile n’avait pas été mis à la disposition des jeunes des Canaries, alors qu’ils y ont pleinement droit ». La haute juridiction indiquait en outre que cette mesure permettrait de corriger la surpopulation des centres d’accueil de l’Archipel.

Des conséquences graves sur la sécurité et l’avenir

Au-delà de l’impact émotionnel, renoncer à l’asile a des conséquences sur la sécurité des enfants et adolescents. « Cela signifie courir le risque d’être un jour renvoyé dans son pays d’origine pour être tombé en situation irrégulière lorsqu’il atteindra la majorité », ajoute Jennifer Zuppiroli. C’est l’une des craintes de Modou, qui, bien qu’entré en 2023 dans le système d’accueil des îles en tant que mineur non accompagné, ne dispose toujours ni de passeport ni de titre de séjour, une démarche qui incombe à la communauté autonome. « J’ai besoin d’une solution parce que dans huit mois, je serai majeur », insiste-t-il.

La Commission Espagnole d’Aide aux Réfugiés (CEAR) abonde dans ce sens : « L’avenir de ceux qui ont renoncé à l’asile devient plus incertain à 18 ans, à moins qu’une politique publique d’accompagnement dans la transition vers la vie adulte ne soit mise en place », un service qui, souligne-t-elle, est aujourd’hui résiduel. « Dans le réseau étatique d’asile, la transition de la minorité à l’âge adulte pourrait permettre de maintenir l’accueil dans le même système, bien que dans des centres différents », explique l’ONG.

Les jeunes filles, doublement vulnérables

« L’aspect positif de l’asile est qu’il assure à une personne étrangère le droit de rester indéfiniment en Espagne pour ne pas avoir à courir le risque d’être renvoyée dans un pays où elle peut subir de graves violations de ses droits », souligne Zuppiroli. Les plus affectées par cet état de vulnérabilité sont les jeunes filles, qui peuvent avoir demandé l’asile pour des persécutions liées au genre dans leur pays ou pour avoir été victimes de traite des êtres humains. Renoncer à leur protection internationale les laisserait sans défense. « Cette jeune fille, devenue adulte, pourrait se retrouver à nouveau dans le lieu d’origine où a commencé l’exploitation », met en garde l’experte de Save the Children.

Le bras de fer entre les gouvernements canarien et national

Le ministère régional du Bien-être social du gouvernement des Canaries réclame à l’État l’ouverture de plus de centres dans les îles pour accueillir les mineurs réfugiés, car les places créées jusqu’à présent ne sont pas suffisantes. De son côté, le ministère national des Migrations insiste sur le fait que des centres ont déjà été créés aux Canaries pour que les mineurs demandeurs d’asile qui ont des attaches puissent rester et ne pas avoir à interrompre leurs études ou leur travail. Ces places, expliquent-elles, peuvent aussi être occupées par de jeunes réfugiés sur le point d’atteindre la majorité et qui pourront ensuite passer dans le système d’asile pour adultes.

Save the Children estime que c’est insuffisant. « Ce que les enfants ne veulent pas, c’est quitter les centres dans lesquels ils ont vécu, pas tant l’île. Si un enfant a été dans une communauté spécifique, le fait de le maintenir dans la même île mais de le transférer dans un autre village ou une autre ville est déjà, en soi, un déracinement », explique Zuppiroli.

Des solutions pour éviter les ruptures traumatiques

Pour éviter ce déracinement, l’entité spécialisée dans l’enfance migrante propose le déploiement d’équipes multidisciplinaires dans les centres d’accueil pour fournir un soutien spécialisé en matière d’asile, sans que cela implique de quitter le centre. De son côté, la CEAR demande que « toute orientation vers le système étatique d’asile soit extrêmement rigoureuse », à partir d’une évaluation individualisée de chaque cas, en écoutant l’opinion du mineur et en évaluant les alternatives qui évitent les ruptures traumatiques, pour que l’accès à l’asile ne soit pas vécu comme une menace de déracinement.

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