Derrière le statut d’entraîneur, des prédateurs sexuels
L’uniforme de l’entraîneur a servi à dissimuler certains des plus grands prédateurs sexuels de l’histoire récente des îles Canaries. De Fernando Torres Baena, l’ancien champion national de karaté qui dirigeait la salle d’arts martiaux la plus prestigieuse de Gran Canaria et a été au cœur du principal scandale de pédophilie du pays avec près d’une centaine de victimes, à Kenneth V. V., le recruteur de football arrêté pour abus sexuels présumés et “grooming” (harcèlement et abus sexuel en ligne) sur 61 mineurs, en leur faisant de fausses promesses pour booster leur carrière sportive et intégrer de grands clubs. Outre eux, une demi-douzaine de figures du milieu sportif ont fait la une pour avoir commis des abus sexuels sur des enfants. Des instructeurs qui restent en contact quotidien avec des centaines d’adolescents et qui, grâce à l’enseignement, parviennent à une proximité dont ils profitent pour manipuler leurs victimes et donner libre cours à leurs paraphilies.
Comment ils opèrent et comment les repérer
Mais comment parviennent-ils à tromper et à dissimuler leurs actes pendant des mois, des années, voire des décennies ? La première chose qu’ils tentent est de gagner la confiance des mineurs, de se présenter comme une figure proche à laquelle ils peuvent s’adresser pour faire avancer leur carrière ou exposer leurs inquiétudes et leurs peurs. C’est la situation la plus fréquente, car 75 % des agresseurs sexuels sont des membres de la famille ou des proches des victimes. Sonja Arup, présidente de Clave-A, le programme de référence pour la protection de l’enfance et de l’adolescence face à la violence aux Canaries, explique que le profil de ces pédocriminels est “très séducteur, une personne qui cherche à générer de la confiance par la tromperie, par le ‘ne le dis à personne'”. Dans de nombreux cas, avertit-elle, ils se cachent derrière de faux profils sur les réseaux sociaux, ou font des promesses irréalistes dans le monde du sport. “La communication et la confiance sont les meilleurs outils que vous puissiez donner à vos enfants pour lutter contre les agressions”, assure Arup. Souvent, souligne-t-elle, aux faux espoirs s’ajoutent la séduction, les cadeaux sans raison apparente. Parmi les indicateurs ou signaux d’alerte que les parents peuvent percevoir figurent l’automutilation, le repli sur soi ou des phrases comme “je ne veux pas aller à l’entraînement” ou “je ne veux plus aller à ce club”.
L’affaire qui a secoué les Canaries : la secte du karaté
L’affaire la plus retentissante, celle qui a fait le plus répéter le mot “pédophilie” dans le sport canarien, remonte aux années 80, bien qu’elle n’ait éclaté au grand jour qu’avec le premier dépôt de plainte en 2010. L’enquête lancée à l’époque a levé le voile et révélé une secte du karaté qui a bouleversé la société. Son instigateur, Torres Baena, a été condamné à 302 ans de prison pour 35 délits d’abus sexuel et 13 de corruption de mineurs, à la suite d’un “macro-abus sans précédent” dans son gymnase et dans sa résidence de la plage de Vargas, à Agüimes. Sa maxime était : “Pas de sexe, pas de karaté ; pas de karaté, pas de succès ; et pas de succès, on n’arrive à rien”. Le jugement qui a motivé sa condamnation, ainsi que celle de sa compagne María José González et d’Ivonne González, relate qu’ils organisaient de “véritables orgies sexuelles” avec les victimes et favorisaient des rencontres entre les mineurs en fonction de leur autorité sportive et du rang de chacun des condamnés.
Les protocoles de protection dans les clubs
Pour faire face à ce type de situations, les fédérations et les clubs mettent en œuvre différents protocoles de prévention et d’accompagnement des victimes. Juanmi Moreno, directeur du centre de formation et délégué à la protection des mineurs du Club Baloncesto Gran Canaria, explique que la manière d’agir lorsqu’un problème est détecté commence par la réception de l’information, l’implication des tuteurs légaux et l’écoute du mineur “avec calme, sans fouiller ni faire pression à aucun moment et toujours en présence d’un adulte”. Les responsables de la protection des mineurs, formés à cette matière via des cours spécialisés, établissent alors un procès-verbal où sont consignées les paroles de la victime, ainsi que les dates et les personnes impliquées. En fonction des cas, des mesures de protection appropriées sont adoptées, comme éloigner le mineur des personnes mises en cause, et les mécanismes légaux sont activés. Pendant tout ce processus, le club dispose d’un cabinet de psychologie du sport qui offre un accompagnement aux plaignants.
Des affaires récurrentes dans le football et l’athlétisme
La dernière affaire à être passée inaperçue pendant deux ans est celle de Kenneth V. V., un jeune homme de 25 ans qui a entraîné des centaines de mineurs à Gran Canaria dans différents clubs de la capitale et qui, grâce à son poste, proposait des services d’agent sportif. Après la plainte d’un mineur de 16 ans qui a révélé les abus présumés, son téléphone portable a été saisi, permettant de découvrir l’étendue de son réseau. Des images, des vidéos et des conversations à caractère sexuel avec 61 mineurs, aboutissant parfois à des rencontres en personne. Ce n’est pas la première situation de ce type dans le football insulaire, mais c’est l’une des plus importantes. En 2016, José Ángel G. F., un entraîneur de catégories inférieures de 39 ans, reconnaissait lors de son procès avoir abusé de huit garçons de son équipe, âgés de 12 à 15 ans, et acceptait une condamnation à 25 ans de prison. La même année, Kilian J. B. O., un entraîneur de catégorie débutante de la capitale, âgé de 22 ans, était également condamné à sept ans de prison pour avoir profité de sa position pour commettre deux abus sexuels et quatre délits de corruption de mineurs.
À Tenerife, l’une des procédures les plus médiatisées fut celle de Miguel Ángel Millán Sagrera, ancien entraîneur national d’épreuves combinées de la Fédération royale espagnole d’athlétisme (RFEA), condamné en 2019 à 15 ans et six mois de prison pour avoir abusé sexuellement de deux mineurs qu’il entraînait. Une abondante quantité de matériel informatique, de cassettes vidéo, de DVD et de supports de stockage a été saisie à son domicile.


