Une déclaration choc pour dénoncer un projet polémique
Plus de 20 scientifiques des îles Canaries ont signé une déclaration publique dans laquelle ils expriment leur préoccupation face à l’utilisation instrumentale de la science pour justifier des projets commerciaux dans l’archipel. Ils rejettent en particulier le projet Underwater Gardens, un parc aquatique prévu dans la localité de Punta Blanca, dans le sud de Tenerife. Dans leur lettre, les chercheurs critiquent le fait que la restauration écologique se transforme en « une narrative permettant d’accéder à des fonds publics, à des espaces protégés et à des territoires » qui, sans cela, resteraient hors de portée de « l’activité commerciale et spéculative ».
« Nous écrivons cette déclaration parce que nous observons, avec une inquiétude croissante, une tendance que nous considérons comme éthiquement inacceptable : l’appropriation du langage scientifique de la restauration écologique pour légitimer des projets dont la nature et la finalité sont principalement commerciales », alertent-ils.
Un « greenwashing scientifique » pire que le traditionnel « posturing » écologique
Les scientifiques avertissent que des acteurs aux intérêts économiques très précis « ont compris que participer à des consortiums de recherche, adopter le vocabulaire de l’écologie et s’associer à des institutions académiques leur offre une couverture de crédibilité qu’aucune campagne de communication ne pourrait remplacer ». Dans cette optique, les signataires dénoncent ce qu’ils appellent le « greenwashing scientifique » : l’utilisation de l’apparence de la rigueur académique pour « conférer une légitimité technique à une initiative qui ne résiste pas à un examen indépendant ».
Selon les chercheurs, ce phénomène est « plus grave » que la communication environnementale de façade des entreprises conventionnelles, car il « instrumentalise la crédibilité de la science elle-même, endommageant sa réputation sociale ».
Le projet Underwater Gardens dans le viseur
« Nous sommes particulièrement préoccupés par le cas concret du parc à thème Underwater Gardens Park, sur la côte sud-ouest de Tenerife et dont la partie marine, Sea Garden, a reçu 11 millions d’euros pour la recherche et le développement qui seront finalement mis au service dudit parc à thème, sur une côte qui, bien qu’étant une Zone Spéciale de Conservation, ne supporte déjà plus de pressions supplémentaires », indique la lettre, à laquelle Canarias Ahora a eu accès.
Parmi les experts qui signent cette lettre figurent des membres de groupes scientifiques de l’Université de La Laguna et de l’Université de Las Palmas de Gran Canaria, ainsi que des chercheurs du Musée National des Sciences Naturelles du CSIC (Conseil Supérieur de la Recherche Scientifique) et du CONICET (Conseil National de la Recherche Scientifique et Technique d’Argentine). Tous soutiennent les observations présentées par la plateforme Salvar Punta Blanca contre le projet soumis par Underwater Gardens visant à occuper une zone côtière protégée pour y installer des récifs artificiels et des stations de surveillance océanographique dans la municipalité de Guía de Isora.
Dans la même zone, le Cabildo de Tenerife (l’instance gouvernementale insulaire) a déclaré le projet d’intérêt insulaire en 2022. Un autre projet d’Underwater Garden, décrit comme « un parc régénératif pour offrir aux touristes et aux résidents des expériences uniques de connexion avec la mer et la nature », est également en jeu. Selon la documentation du projet, les installations attireraient environ 3 000 visiteurs par jour.
Une procédure contestée et un projet qui inquiète
Le 26 mars dernier, le gouvernement des Canaries a soumis à l’enquête publique le projet de récifs artificiels. La plateforme Salvar Punta Blanca, qui regroupe 34 collectifs différents, a exigé l’annulation de cette procédure, car « le document soumis à l’enquête omet délibérément l’identité des techniciens qui le signent ». À leur place, plusieurs cadres noirs apparaissent. De plus, les écologistes soutiennent que l’installation de récifs artificiels dans cet enclos perturberait un fond marin sableux à haute valeur écologique, un habitat pour des espèces protégées comme l’ange de mer ou la tortue verte.
Les collectifs étendent leur inquiétude au « parc régénératif » projeté sur 17 000 hectares et porté par Underwater Garden. Bien que le projet soumis à l’enquête publique se concentre sur l’occupation de la côte, Salvar Punta Blanca alerte sur le fait qu’il ne s’agit pas de « deux projets indépendants, mais de deux volets d’un même projet commercial, traités devant des administrations publiques différentes pour éviter qu’ils ne soient évalués conjointement ».
À ce sujet, Sergio Rossi, directeur scientifique du projet européen Ocean Citizen dans lequel s’inscrit l’initiative, a défendu dans des déclarations à ce journal que « l’autorisation demandée pour occuper une zone côtière protégée ne peut être interprétée comme une première phase de construction du parc régénératif. La relation entre les deux doit être comprise en termes scientifiques et méthodologiques, et non comme une exécution déguisée d’une phase du parc », a-t-il répondu.
Un appel à la responsabilité de la communauté scientifique
Les signataires de la déclaration exercent leurs recherches dans le domaine des sciences environnementales, de l’écologie marine, de la biologie de la conservation, de la géographie et des sciences sociales. « Nous le faisons depuis des institutions publiques et avec un financement majoritairement public. Cette condition nous impose une responsabilité qui va au-delà de la production scientifique : elle nous oblige à veiller à l’intégrité des connaissances que nous générons », revendiquent-ils.
Dans cette optique, ils lancent un appel au reste de la communauté scientifique et rappellent que « la participation à un projet de recherche implique une responsabilité qui ne s’arrête pas à la production de données ». « Elle implique également la responsabilité de savoir qui finance ce projet, quels intérêts ils représentent, comment les résultats seront utilisés et quelles conséquences l’intervention sur les écosystèmes et les communautés impliquées aura », soulignent-ils. « La science de la restauration écologique est l’un des outils les plus précieux dont nous disposons pour répondre à la crise environnementale. C’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être protégée de ceux qui l’utilisent comme couverture », concluent-ils.


