Le Télescope Solaire Européen : un projet phare pour La Palma et la science

Des racines canariennes à l’astrophysique de pointe

JFA. – Vous êtes né à Tenerife et vous vous êtes formé comme scientifique aux Canaries. Quel poids ont eu vos origines dans votre manière de voir le monde et de faire de la science ?
HSN. – Je pense que chaque personne arrive à la science par son propre chemin, avec ses motivations, ses aspirations et ses influences, qui sont très diverses. La science est très inclusive en ce sens, il y a de la place pour tous les profils. Ce sera donc différent dans chaque cas. Dans mon cas particulier, oui, je crois que naître et grandir aux Canaries a été un facteur fondamental dans le fait que je sois devenu astrophysicien.

Une vocation née sous le ciel étoilé des Canaries

JFA. – Vous avez étudié la Physique et l’Astrophysique à l’Université de La Laguna. Vous souvenez-vous d’un moment où vous vous êtes dit : “c’est à cela que je veux me consacrer” ?
HSN. – Oui, mais c’était bien avant l’université. Déjà petit, l’astronomie m’attirait beaucoup. Je lisais tout ce que je pouvais sur le sujet et les grands vulgarisateurs de l’époque me passionnaient. Probablement, si j’avais vécu ailleurs, cette effervescence enfantine serait passée tôt ou tard. Mais ici, aux Canaries, l’IAC (Institut d’Astrophysique des Canaries) commençait déjà à avoir une importance sociale et cela m’a aussi influencé. À 13 ans, j’ai eu la chance d’être l’un des gagnants d’un concours dont le prix était de passer une nuit à l’observatoire du Teide. Ce fut une nuit inoubliable pour moi, c’est sûrement ce qui se rapproche le plus du moment que vous évoquez.

L’expérience internationale et le retour aux sources

JFA. – Vous avez travaillé plusieurs années hors d’Espagne. Qu’est-ce que cette étape internationale vous a apporté que vous n’auriez peut-être pas trouvé en restant ici ?
HSN. – Un salaire (rires). La vérité est que j’ai été très heureux en faisant mon doctorat à l’IAC et je n’avais pas envie de partir. Mais à cette époque, il n’y avait pas d’espoir d’obtenir une stabilité professionnelle ici. J’ai alors eu la chance de recevoir une offre des États-Unis qui m’a semblé irréfusable : un contrat indéfini avec des perspectives à long terme pour travailler sur mon sujet de spécialité. Là-bas, j’ai ensuite découvert bien plus que ce que j’espérais initialement. On m’a donné beaucoup de responsabilités et d’opportunités pour faire grandir ma carrière professionnelle. J’ai beaucoup appris, par exemple, sur la construction de grands télescopes solaires, mais aussi sur beaucoup d’autres choses, et j’ai eu l’occasion de vivre des expériences très enrichissantes sur le plan personnel. Je serai toujours très reconnaissant envers ce pays pour l’accueil qu’il m’a réservé et l’affection que j’ai ressentie pendant mon temps là-bas en tant qu’émigré.

JFA. – Qu’est-ce qui vous a fait revenir aux Canaries et comment s’est produite votre incorporation à l’Institut d’Astrophysique des Canaries ?
HSN. – J’étais parfaitement heureux aux États-Unis et je me sentais très intégré socialement et professionnellement. Mais, comme tant d’émigrés, ma famille et mes racines me manquaient aussi. Après neuf ans aux États-Unis, j’avais réussi à accumuler suffisamment d’expérience et de curriculum pour pouvoir postuler à des postes de chercheur senior en Espagne. J’ai eu la chance, en plus, qu’à cette époque plusieurs postes de scientifique titulaire aient été ouverts à l’IAC, en tant que fonctionnaire du Ministère. En 2007, j’ai obtenu mon poste dans l’une de ces offres d’emploi, ce qui était pour moi un rêve devenu réalité car travailler à l’IAC avait toujours été mon aspiration maximale, presque depuis l’enfance.

Le Soleil comme objet d’étude et la genèse de l’EST

JFA. – Tout au long de votre carrière, le Soleil est devenu votre grand objet d’étude. Quand l’idée du Télescope Solaire Européen (EST) est-elle apparue pour la première fois sur votre chemin ?
HSN. – Depuis le début du projet, vers 2007. À cette époque, l’idée de construire un grand télescope solaire européen commençait à germer. J’avais participé à la conception du télescope américain DKIST, il était donc naturel qu’à mon retour à l’IAC, je m’implique dans l’EST.

Du chercheur au directeur de projet

JFA. – À quel moment êtes-vous passé de chercheur à responsable, jusqu’à diriger la Fondation du Télescope Solaire Européen ?
HSN. – Ce fut un long chemin, depuis 2008 où j’ai commencé à travailler sur l’EST. Pendant dix ans, j’ai été le responsable scientifique du projet, à une époque très initiale où il fallait coordonner toute la communauté scientifique pour définir les exigences du télescope. En 2018, mon collègue Rolf Schlichenmeier m’a relevé de ce poste, ce qui m’a permis de me concentrer sur une série de travaux de recherche que j’avais en tête depuis un moment. Quand le projet a suffisamment grandi, la Fondation a été créée, qui représente aujourd’hui des institutions de huit pays, pour permettre une gestion efficace. En 2024, la Fondation a lancé un appel public pour occuper le poste de directeur, entre autres, et c’était pour moi une bonne opportunité de me reconnecter à la physique solaire de pointe, après une période en tant que directeur du Musée de la Science et du Cosmos de Tenerife qui m’avait un peu éloigné de la première ligne. J’ai donc présenté ma candidature et j’ai eu la chance que le Conseil d’Administration de la Fondation décide de me faire confiance pour ce poste. C’est une grande responsabilité et un défi difficile mais aussi passionnant et amusant.

Le défi de la coordination européenne

JFA. – En regardant en arrière, qu’est-ce qui a été le plus difficile dans ce parcours : la science, la gestion ou la coordination des volontés de tant de pays différents ?
HSN. – Probablement, le plus difficile est la coordination des efforts dans différents pays. L’Europe est un écosystème très complexe, où chaque pays a ses procédures, ses délais, ses échéances, ses cycles électoraux… Il est compliqué de gérer tout cela tout en essayant de construire une installation aussi avancée.

État des lieux du Télescope Solaire Européen

JFA. – Pour situer le lecteur, à quel point en est actuellement l’European Solar Telescope ?
HSN. – Le projet se trouve dans une phase préparatoire à la construction. Nous avons déjà un design et une planification très matures. Ils ont été validés lors d’une série de revues qui ont eu lieu en 2025 par des panels d’experts internationaux indépendants. Nous prenons maintenant toutes les mesures préparatoires pour que, dès que nous aurons le financement et la base légale, nous puissions lancer immédiatement les appels d’offres. Par exemple, nous travaillons sur l’évaluation environnementale, les licences et la documentation technique pour les contrats des éléments les plus importants, comme le miroir primaire, avec tous ses mécanismes d’optique active, ou la structure du télescope. Actuellement, l’EST figure dans la feuille de route européenne (ESFRI) des installations scientifiques prioritaires pour l’Union, et a été souligné comme priorité pour l’astronomie basée au sol par Astronet, le réseau des agences de financement de l’astronomie en Europe.

Le financement, principal obstacle

JFA. – Le financement nécessaire pour commencer est-il déjà garanti ou reste-t-il des décisions politiques et économiques importantes à finaliser ?
HSN. – Il n’est pas garanti, et c’est la plus grande difficulté à laquelle nous faisons face. À ce jour, nous n’avons engagé que 40% du financement nécessaire. La stratégie originale prévoyait que l’Espagne et l’Allemagne co-dirigent le projet et apportent à elles deux la moitié des fonds. Malheureusement, bien que nous ayons le plein soutien de la communauté scientifique dans ce pays, le gouvernement fédéral allemand a décidé il y a quelques mois que l’EST ne figurait pas dans sa feuille de route et qu’il n’allait pas y investir. Cela nous oblige à repenser toute la stratégie de financement.

Budget et retombées économiques pour La Palma

JFA. – On parle de chiffres très importants. Quel est le budget approximatif de l’EST et quelle partie de cet investissement peut rester à La Palma ?
HSN. – La construction dans son ensemble coûtera près de 300 millions d’euros, selon le plan actuel. De cette somme, environ 55 millions iront à La Palma. Cet argent sera dépensé en licences, travaux de génie civil, le centre de données, divers travaux et salaires du personnel à La Palma. Une fois construit, nous estimons que l’opération laissera sur l’île environ 12 millions par an, ce qui, sur une durée de vie prévue de 30 ans, représentera au final 360 millions (tous ces chiffres sont en euros de 2025).

Calendrier prévisionnel : de la construction à la science

JFA. – Quand pensez-vous, de façon réaliste, que les travaux pourraient commencer sur l’île, en commençant par le génie civil ?
HSN. – En 2027, nous pourrions être en mesure de commencer à fabriquer les éléments les plus critiques. Le génie civil pourrait commencer en 2028 si aucun obstacle imprévu ne survient.

JFA. – Si tout avance bien, dans quel horizon temporel pourrions-nous voir le télescope fonctionner et produire de la science ?
HSN. – La construction prendra 7 ans, ce qui nous amènerait en 2034 si tout le financement est obtenu. Ensuite commence une période appelée “mise en service” où il faut intégrer, affiner et ajuster tous les instruments, l’optique et les systèmes de contrôle. Ce processus est très complexe et dure généralement deux ans. Pendant la mise en service, on obtiendra déjà des résultats scientifiques importants, mais ce sera vraiment à partir de 2036 que l’installation fonctionnera à plein rendement et avec toutes ses capacités. C’est à ce moment-là que nous disons que commence la phase d’opérations scientifiques.

Une présence pérenne sur l’île

JFA. – Au-delà du télescope à l’Observatoire du Roque de los Muchachos, prévoit-on une présence stable de l’EST sur l’île avec des bureaux et du personnel permanent ?
HSN. – Oui, et très importante. L’EST-ERIC est l’organe suprême du projet, chargé de gérer à la fois la construction puis l’opération de l’EST, et aura son siège à La Palma. C’est là que seront les bureaux de l’EST. De plus, il y aura un centre de données, qui pourra être ou non au même endroit physique que les bureaux, où il y aura aussi du personnel de l’EST.

JFA. – Est-il prévu qu’une partie de cette infrastructure puisse se situer au niveau de la côte, comme c’est le cas pour d’autres institutions scientifiques à La Palma ?
HSN. – C’est cela. La philosophie est qu’à l’observatoire ne doit se trouver que ce qui est essentiel pour produire les observations. Tout le reste doit être en bas. Bien sûr, quand nous disons “au niveau de la côte”, cela ne signifie pas réellement qu’il doive être sur la côte, mais qu’il peut être n’importe où ailleurs que l’observatoire. Nous parlons de bureaux, d’ateliers et d’un centre de données.

Intégration dans l’écosystème scientifique existant

JFA. – Comment s’intègre l’EST avec les observatoires et centres qui travaillent déjà au Roque et sur l’île depuis des années ?
HSN. – L’EST a été conçu fondamentalement à l’IAC et a grandi au sein de l’écosystème de projets scientifiques et technologiques de nos observatoires. Aujourd’hui, le siège de la Fondation EST se trouve dans le bâtiment IACTec, où nous partageons bureaux, ateliers et cafétéria avec des projets comme CTAO, IAC Espacio, LIOM/ELF, NRT, etc. Depuis le début, nous sommes en coordination avec tous et sous le parapluie de l’IAC. Cette coordination est bénéfique pour tous car elle nous permet d’utiliser des ressources communes et de ne pas avoir à réinventer la roue à chaque fois.

Création d’emplois et fixation de la population

JFA. – Du point de vue humain, combien d’emplois un projet comme celui-ci peut-il générer et de quels profils parle-t-on ?
HSN. – Le Bureau du Projet, au sein de l’EST-ERIC que je mentionnais, comptera environ 50 personnes. Ce seront principalement des profils comme des scientifiques, des ingénieurs, des administratifs et des informaticiens. De plus, le centre de données nécessitera quatre ou cinq personnes du domaine de l’ingénierie informatique. Bien sûr, il faudra ajouter à cela les emplois générés dans

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