L’agriculture de Tenerife entre dans sa cinquième ère
De la canne à sucre (fin du XVe siècle – milieu du XVIe), en passant par la vigne (XVIe au XVIIIe), la cochenille (XIXe), puis la banane et la tomate (depuis la fin du XIXe), l’agriculture de Tenerife a connu quatre grands cycles. Aujourd’hui, un nouveau chapitre s’ouvre avec l’essor des fruits tropicaux. La production d’avocats, de papayes, de mangues et d’ananas connaît une telle progression sur l’île que le secteur voit dans cette nouvelle orientation un avenir prometteur.
Une progression fulgurante en vingt ans
Les cultures de ces quatre variétés ont triplé en vingt ans à Tenerife – une accélération particulièrement marquée au cours de la dernière décennie. Les surfaces cultivées sont ainsi passées de 400 hectares en 2007 à 1 400 aujourd’hui. Et la transformation ne s’arrête pas là : l’île mise désormais sur d’autres produits du tropique, comme le pitaya (fruit du dragon) ou la parchita (fruit de la passion). Cette « tropicalisation » n’atteint pas encore les chiffres de la banane, du raisin et de la pomme de terre, les piliers de l’agriculture locale, mais elle s’en rapproche chaque année, témoignant d’une volonté de diversification et d’un abandon progressif des monocultures dominantes.
Les raisons d’un boom
L’association des agriculteurs et éleveurs des Canaries (Asaga) confirme cette tendance. Plusieurs facteurs expliquent cet essor : l’évolution des habitudes alimentaires vers des produits plus sains, l’influence d’autres cultures, la diversité de l’offre disponible, la promotion via les médias et les réseaux sociaux, une infrastructure logistique performante, et surtout la disparition de la tomate d’exportation. Avocats, papayes et pitayas mènent ainsi une ascension météorique, favorisée par le climat subtropical de l’archipel et par la protection phytosanitaire instaurée par un arrêté de 1987, qui interdit les importations de ce type de fruits tout en renforçant l’agriculture locale.
Une adaptation réussie aux conditions locales
Les recherches et les essais en champs démontrent que ces fruits, originaires de régions chaudes et humides comme l’Inde, la Chine, le Brésil, le Mexique, la Colombie ou le Pérou, s’adaptent parfaitement aux Canaries, où ils retrouvent des conditions similaires, notamment sur le littoral et dans les zones de moyenne altitude.
La crise de la tomate, moteur du changement
Le secrétaire général d’Asaga, Theo Hernando, identifie la crise de la tomate comme la cause principale de cette mutation. « L’agriculture tinerfeña s’est adaptée au marché », résume-t-il. « La tomate d’exportation, que l’on appelle tomate d’hiver, a disparu de Tenerife car elle n’est plus rentable. Toutes ces terres ont été reconverties en cultures de fruits tropicaux, principalement la papaye, mais aussi l’avocat, la mangue et l’ananas. »
En France, aux Pays-Bas ou en Allemagne, la papaye et la mangue de Tenerife sont très recherchées. Cette demande croissante, associée à un réseau d’exportation déjà bien rodé grâce à la banane et à la tomate, et à l’entrée dans les linéaires des plus grandes chaînes de supermarchés européennes, conforte cette orientation. « Cela va continuer à se développer », assure Theo Hernando.
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Les données sont sans appel. La surface cultivée des trois « rois » de l’agriculture tinerfeña diminue tandis que celle des fruits exotiques explose. La banane, qui reste le numéro un de l’île, touche son plus bas niveau en vingt ans avec 3 733 hectares cultivés, contre 4 242 en 2007, et sa production est la plus faible depuis une décennie. Plus significative encore est la chute de la vigne, qui a perdu 70 % de sa superficie, passant de 11 636 hectares en 2007 à 3 381 aujourd’hui. Quant à la pomme de terre, troisième production de l’île, elle résiste mais enregistre une baisse (de 2 356 hectares en 2007 à 2 260 actuellement).
À l’inverse, les fruits tropicaux flambent. L’avocat a triplé sa surface (de 225 hectares en 2007 à plus de 1 000 aujourd’hui), tout comme l’ananas tropical (de 2,5 à 10 hectares). La papaye a doublé la sienne (de 110 à 234 hectares), tandis que la mangue a progressé de 33 % (de 105 à 140 hectares).
Une structuration du secteur : naissance de Tropicán
Face à cette dynamique, l’Association des organisations de producteurs de fruits tropicaux et subtropicaux des Canaries (Tropicán) a été créée il y a tout juste un an. Son président, Francisco José Echandi, qualifie cette initiative de « logique » compte tenu de « l’élan du sous-secteur et du besoin de plus de force et de capacité d’organisation ». Tropicán représente plus de 1 100 agriculteurs des Canaries, issus d’entreprises et d’organisations telles que Bonnysa, Cocampa, Coplaca, Sat Fruta Tropical del Noroeste, Sat Tejinaste, Garañaña ou Unextomates. Leur production annuelle totale atteint 19 169 tonnes, dont 14 408 tonnes de papaye, 2 770 tonnes d’avocat, 1 165 tonnes d’ananas tropical et 826 tonnes de mangue.
Echandi souligne « l’union réalisée autour des fruits tropicaux et subtropicaux, qui nous permettra d’avoir une seule voix face aux administrations publiques et dans toutes les activités auxquelles nous participons ». La reconnaissance de l’avocat des Canaries par une indication géographique protégée (IGP) illustre, selon lui, les « succès » que peut apporter une « action collective ». L’association place également la recherche et l’innovation agricoles parmi ses priorités, en renforçant la collaboration avec des institutions comme l’Institut canarien de recherches agricoles (ICIA), dont le siège est à Valle de Guerra, à Tenerife.
Un espoir pour le renouvellement générationnel
Cette « tropicalisation » ne se limite pas à diversifier les cultures : elle ouvre des perspectives encourageantes pour un secteur primaire en déclin. L’un des principaux espoirs est d’enrayer la perte de terres agricoles sur l’île. Actuellement, seulement 40 % de la surface agricole utile est cultivée, soit 17 143 hectares sur un total de 43 000. Le record historique de Tenerife remonte à 1960, avec 33 000 hectares en production. L’abandon des terres a commencé dans les années 1990 et s’est aggravé, principalement à cause du manque de renouvellement générationnel.
Pour Theo Hernando, l’opportunité offerte par les fruits exotiques encourage l’arrivée de nouveaux producteurs, capables de rajeunir le marché. « La clé serait de parvenir à créer des variétés exclusives à l’île, pour alimenter une demande croissante et renforcer les exportations », explique-t-il.
L’avocat, superstar des tendances
Reste l’influence des modes, difficile à anticiper. Celle qui a porté l’avocat en est un parfait exemple. La demande croissante pour « l’or vert » de l’agriculture tinerfeña est alimentée par des campagnes de promotion venues du continent américain, une tendance arrivée en Europe il y a cinq ans. Aux Canaries, l’avocatier est présent depuis longtemps. Après un effondrement dans les années 1990, qui a contraint de nombreux agriculteurs à arracher leurs plants, l’activité a repris au XXIe siècle, stimulée par des marges bénéficiaires favorables. Les plantations s’étendent désormais à grande vitesse.


