L’île à la croisée des chemins
Tenerife se trouverait à un « point de non-retour ». C’est en tout cas l’alerte lancée ce mardi 26 mai par l’organisation internationale Greenpeace, qui exige la suspension immédiate de deux projets urbains prévus dans le sud de l’île. Selon l’entité écologiste, dans cette zone, « la pression anthropique est devenue insoutenable ». Concrètement, Greenpeace demande l’arrêt du mégacomplexe touristique Cuna del Alma, situé à Puertito de Adeje, ainsi que du projet Underwater Gardens, à Punta Blanca.
Une zone protégée d’exception menacée
Greenpeace met en garde contre l’impact de ces deux constructions sur la Zone spéciale de conservation (ZSC) Franja Marina Teno-Rasca. Cette aire protégée s’étend sur près de 70 000 hectares et abrite jusqu’à 74 espèces menacées de la faune et de la flore marines. L’un des joyaux de cette ZSC est sa population de cétacés : pas moins de 28 espèces différentes, résidentes, migratrices ou saisonnières, y ont été recensées. On y trouve notamment une population résidente de globicéphales tropicaux, avec au moins 300 individus.
Cette richesse exceptionnelle en biodiversité marine a valu à la zone d’être déclarée premier « Sanctuaire des baleines » d’Europe. Pourtant, l’intégrité de cet espace est gravement compromise ces dernières années par divers facteurs d’origine humaine : pollution sonore et vibrations, risque de collision avec des bateaux à grande vitesse, saturation des activités d’observation des cétacés par des entreprises illégales, ou encore rejets d’eaux usées.
Un appel aux dons pour « sauver » la côte
Pour « sauver » Teno-Rasca et éviter que les « derniers espaces vierges » ne se transforment en « complexes de luxe et jardins artificiels », Greenpeace a lancé une collecte de signatures. L’organisation insiste sur le fait que cette zone protégée a « urgemment » besoin de « calme et de restauration », et non de nouvelles infrastructures. « Nous ne pouvons pas permettre qu’ils transforment notre littoral en un resort », martèle-t-elle.
Deux projets sous haute tension
Le projet Cuna del Alma est déjà en cours et prévoit la construction de 420 villas de luxe, malgré les interruptions qu’il a subies en raison de son impact sur la biodiversité et les sites archéologiques de Puertito de Adeje. De son côté, Underwater Gardens a été déclaré d’intérêt insular après la pandémie de coronavirus et est encore en phase d’instruction. Bien qu’il soit présenté comme un « parc régénératif », Greenpeace et la plateforme Salvar Punta Blanca dénoncent un cas « parfait » d’écoblanchiment.
À Punta Blanca, deux projets portés par Underwater Gardens sont en cours. Le premier est un parc régénératif qui s’étendrait sur 17 hectares, avec des installations à terre et en mer. Le projet serait implanté sur un terrain rural protégé et ambitionne « d’offrir aux touristes et aux résidents des expériences uniques de connexion avec la mer et la nature […] à travers les loisirs, le sport, la science, l’art et le divertissement ». En 2022, le Cabildo de Tenerife (le conseil insulaire) avait justifié son intérêt insulaire en le présentant comme une initiative stratégique pour relancer le tourisme perdu pendant la pandémie. Les documents consultés par notre journal évoquent jusqu’à 3 000 visiteurs par jour.
Par ailleurs, le gouvernement des Canaries a soumis à enquête publique l’occupation d’une zone côtière protégée à Punta Blanca pour y installer des récifs artificiels et des stations de suivi océanographique. Cette autorisation, demandée par l’entreprise Underwater Gardens International S.L. pour une durée de quatre ans sur 11 691,45 mètres carrés du Domaine public maritime et terrestre, s’inscrit dans le cadre du projet européen Horizon Ocean Citizen.
Un projet scientifique ou un cheval de Troie ?
Interrogé par notre journal, le coordinateur scientifique du projet Ocean Citizen, Sergio Rossi, a déclaré que l’autorisation demandée pour occuper une partie du littoral de Guía de Isora « ne peut pas être interprétée comme une première phase de construction du parc régénératif ». « Le lien entre les deux doit être compris en termes scientifiques et méthodologiques, et non comme une exécution déguisée d’une phase du parc », a-t-il précisé.
Cependant, Greenpeace a publié ce mardi 26 mai une analyse technique affirmant que les deux projets n’en forment en réalité qu’un seul, avec le même objectif final. Ce document remet en cause le fait que l’initiative repose véritablement – comme le défend le promoteur – sur l’offre de Solutions fondées sur la nature pour régénérer les écosystèmes marins endommagés.
Un label écologique contesté
L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), souligne Greenpeace, a établi le standard mondial pour les Solutions fondées sur la nature. Ces critères servent de cadre de référence légal pour éviter l’écoblanchiment et garantir que les projets respectent des exigences scientifiques. Selon l’analyse de Greenpeace, Underwater Gardens ne répond à aucun des huit critères obligatoires de la norme UICN. Par conséquent, le projet « ne peut pas être considéré comme une Solution fondée sur la nature, mais comme une intervention technologique et touristique ».
L’organisation environnementale maintient que l’initiative ne remplit pas ces conditions pour plusieurs raisons : elle ne s’attaque pas aux causes réelles de la dégradation de l’écosystème marin, « privilégie un modèle de développement touristique » au détriment de la restauration écologique, manque d’acceptation sociale, affecte une ZSC, et augmente la pression anthropique sur le milieu marin. En conclusion, ils estiment qu’elle introduit une intervention artificielle sans agir sur les causes principales de la dégradation.
La communauté scientifique se rebelle
Plus de 20 scientifiques canariens se sont positionnés dans le même sens, en signant une déclaration publique exprimant leur inquiétude quant à l’utilisation instrumentale de la science pour justifier des projets commerciaux aux îles Canaries. Ils ont ainsi manifesté leur rejet du projet Underwater Gardens et critiqué le fait que la restauration écologique devienne « un récit d’accès aux fonds publics, aux espaces protégés et aux territoires » qui, autrement, resteraient hors de portée de « l’activité commerciale et spéculative ».
Des demandes claires et un ultimatum
Ce rapport de Greenpeace intègre également les revendications de la plateforme Salvar Punta Blanca, composée d’une trentaine de collectifs écosociaux et sportifs. Celle-ci exige le retrait immédiat du promoteur du projet Underwater Gardens et le refus des permis environnementaux par les administrations. La plateforme demande aussi un engagement public du Cabildo de Tenerife à ne plus soutenir d’infrastructures touristiques « déguisées en développement durable », en établissant des protocoles de révision et d’analyse stricts.
En outre, Salvar Punta Blanca exige la protection effective des aires protégées, la révision des « abus » dans les évaluations d’impact environnemental, le lancement de véritables projets de restauration de la nature, et l’interdiction de fragmenter les projets pour empêcher l’évaluation de leurs effets cumulatifs.
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