Un tournant dans la lutte contre le suicide
La santé mentale aux Canaries commence à montrer des signes d’amélioration. Pendant des années, l’archipel enregistrait une augmentation continue des suicides, une tendance qui avait atteint son point culminant il y a trois ans avec le pire chiffre de la série historique de la Statistique des Décès selon la Cause de Mort de l’Institut National de la Statistique (INE). Cependant, les derniers enregistrements indiquent un possible changement de cap.
En 2024, les îles avaient déjà connu une légère baisse de 6,2%, mais il était alors trop tôt pour parler d’une inversion de tendance. Aujourd’hui, les dernières données disponibles, celles de 2025, renforcent cette évolution avec une chute de 17,3%, soit 54 suicides de moins qu’au pire moment enregistré dans les îles. C’est du moins la première analyse qu’en fait Javier Acosta, technicien de la Direction Générale de la Santé Mentale et des Addictions du Service Canarien de la Santé (SCS). Il précise également que, bien que les chiffres soient encore provisoires, ils ne varient généralement pas de manière significative par rapport aux statistiques définitives.
Une baisse qui n’est pas le fruit du hasard
Pour l’expert, cette diminution représente une avancée importante. « En 2024, il était trop tôt pour tirer des conclusions, mais maintenant, cela fait deux années consécutives », explique-t-il. Et il ajoute qu’avec des chiffres d’une telle ampleur, il ne s’agit pas d’une baisse due au hasard : « Précisément parce que la prévention du suicide est l’une de nos priorités. »
Felipe Lagarejo, coordinateur du groupe sur le suicide du Collège de Psychologie de Santa Cruz de Tenerife, attribue ce recul à la visibilisation de cette problématique. « Depuis qu’on a commencé à parler du suicide, on a lancé des campagnes de sensibilisation et mis en place le 024 — ligne d’aide aux comportements suicidaires —, le stigmate a disparu et les chiffres ont commencé à baisser, même si c’est encore peu, car on ne fait pas encore tout ce qu’il faudrait », explique-t-il.
Il considère d’ailleurs que cette baisse est principalement liée à des stratégies nationales, comme par exemple la création de l’Observatoire du Suicide. « Et ce n’est pas parce que nos professionnels ne sont pas compétents, mais parce que la gestion politique aux îles Canaries pourrait être améliorée », ajoute-t-il.
Le suicide reste la première cause de mort non naturelle
Malgré cette amélioration des chiffres, la réalité est que le suicide reste la première cause de décès non naturelle dans l’archipel. Au niveau national, ce sont les chutes accidentelles qui occupent la première place du classement, suivies des noyades, immersions et suffocations accidentelles. Les îles Canaries, avec l’Aragon, sont les seules communautés autonomes dans cette situation.
« Les Canaries ont eu jusqu’à présent des taux de suicide supérieurs à la moyenne nationale, donc ce constat n’est pas surprenant », reconnaît Lagarejo. Il ajoute que, bien que le suicide soit multifactoriel, lorsqu’on l’aborde dans une perspective globale, les îles ne s’en sortent pas bien. « Des facteurs comme le chômage, la situation économique ou le niveau d’éducation dans l’archipel conditionnent la santé mentale et, de fait, les Canaries figurent parmi les communautés avec les taux les plus élevés de dépression et de problèmes de santé mentale du pays », explique-t-il.
Un écart significatif avec la moyenne nationale
Il est vrai que plus de la moitié des insulaires ont des problèmes psychologiques et que, actuellement, l’archipel enregistre jusqu’à 518 cas pour 1 000 habitants, contre une moyenne nationale de 331. Ce chiffre représente une différence de 56,5% entre un canarien et un espagnol moyen. « Et un autre facteur qui peut aussi influencer est que nous faisons partie des régions avec la plus forte prévalence de consommation de toxiques », ajoute-t-il.
Sur les 187 suicides enregistrés en 2025, plus de la moitié (51,3%) concernaient des personnes âgées de 45 à 64 ans. 21,9% concernaient la tranche d’âge des 25 à 40 ans et 16,6% celle des 65 à 79 ans. Un seul concernait un mineur et le reste avait plus de 80 ans. Concernant le genre, la majorité des décès enregistrés étaient des hommes. Plus précisément, 134 hommes contre 53 femmes. Le genre masculin présente en effet 8,8 points de prévalence de plus que le féminin.
Bien qu’il n’existe pas de profil type, Lagarejo voit un schéma qui se répète. « Ce sont souvent des personnes ayant des pensées dichotomiques, c’est-à-dire qu’elles ne trouvent pas de juste milieu par rapport à ce qu’elles ressentent, avec un désespoir immense et déconnectées de leur environnement », détaille-t-il. Il ajoute qu’elles « ont tendance à penser que leur souffrance ne disparaîtra jamais ».
Des actions de prévention en place
Parmi les principales actions menées aux Canaries pour la prévention du suicide, on note l’amélioration des systèmes d’information sur les comportements suicidaires, avec l’intégration de ces données dans l’Enquête de Santé des Canaries, l’enregistrement des tentatives prises en charge aux urgences dans le dossier médical électronique, et la rédaction de rapports épidémiologiques annuels à partir de diverses sources statistiques.
« Au cours des douze dernières années, nous avons également réalisé jusqu’à douze campagnes de prévention du suicide et de promotion de la santé mentale », indique Acosta. Un site web a également été mis en place en tant qu’outil de soutien pour les personnes à risque, leurs proches et les professionnels, avec des informations sur les ressources, l’auto-assistance et le deuil. « En matière de formation, nous avons renforcé les cours destinés à différents profils professionnels — soignants, urgentistes, éducateurs et médias — », souligne-t-il. Et dans le domaine des soins, l’équipe a actualisé un outil de consultation pour les soins primaires sur la gestion des comportements suicidaires et a intégré la présence de psychologues à ce niveau de soins.
Un appel à une approche multidisciplinaire
Pour Lagarejo, ces initiatives manquent d’une perspective multidisciplinaire. Selon lui, le gouvernement des Canaries devrait reproduire l’initiative nationale et créer son propre observatoire du suicide. « Cela permettrait de coordonner tous les départements ministériels et de regrouper des professionnels spécifiques comme des psychologues cliniciens, des psychiatres et quelques infirmiers pour coordonner cette problématique dans les îles », conclut-il. Il estime par ailleurs essentiel que les personnes aux commandes aient exercé dans le domaine de la santé et connaissent la réalité de première main.
Les dernières nouvelles des Canaries
Actualités quotidiennes, alertes météo et infos pratiques – directement des îles, en français. Nous vivons ici et savons ce qui se passe, avant que les médias en parlent. Tout est publié sur notre chaîne WhatsApp – sans intermédiaires, sans algorithme.


