Comme dans un rêve d’isolement
Séjourner à la Casa del Elevador, c’est avoir l’impression d’être au bout du monde, dans un endroit où il ne reste que vous. Accroché à une falaise de l’énigmatique île d’El Hierro, sans personne à des kilomètres à la ronde ; pas de wifi, ni de télévision, uniquement connecté à la nature. On n’y entend que le chant des puffins, le bourdonnement du vent et le murmure de la mer. Dans cet hébergement exceptionnel, perdu au milieu de nulle part, on a même le temps d’imaginer le bruit de ces éruptions qui, durant des milliers et des milliers d’années, ont sculpté cette terre aride, acrophobe, où la lave semble encore brûler.
Ce lieu est si particulier que pour en profiter, il faut envoyer une lettre – à l’ancienne : manuscrite, par la poste, avec un timre – en détaillant pourquoi vous souhaitez passer quelques jours dans cet abri reculé. Mais qu’est-ce que la Casa del Elevador ? Quelle est son origine ? À qui cette idée est-elle venue ?
L’héritage d’un homme obstiné
L’histoire de l’Elevador est celle de Juan Casañas Morales et d’El Hierro. Cet ancien meunier, sans formation universitaire et aujourd’hui décédé, a décidé de relever un défi impossible. Il y a plus de 70 ans, il a dirigé la construction d’un local pour abriter la machinerie destinée à élever l’eau d’une source naturelle, située au fond d’une falaise, à l’endroit connu sous le nom de Playa Dulce. Le but était d’alimenter le village herreño de La Restinga. Plus qu’un simple ouvrage d’ingénierie, cela a représenté un exemple extraordinaire de persévérance, d’intelligence pratique, de survie et d’engagement pour le bien commun, une valeur si typique de l’histoire d’El Hierro. Le système a fonctionné pendant une décennie avant d’être abandonné et oublié.
De la ruine au sanctuaire contemporain
Il y a huit ans, l’entrepreneur et photographe Alberto del Hoyo, sa femme Silvia Rodríguez et un grand ami à tous les deux, l’architecte Alejandro Beautell, tous résidents de Tenerife, ont découvert cette construction caractérisée par sa simplicité industrielle, à peine 60 mètres carrés au sol, nichée dans un lieu unique, un site connu sous le nom d’Iramas, à l’un des points les plus méridionaux de l’Europe. Ils se sont alors fixé un rêve : transformer cette ruine en un hébergement singulier et contemporain, qui réinterprète sa fonction et invite à vivre une expérience introspective.
Après un travail de recherche sur l’exploit de Juan Casañas et sur la manière dont il a surmonté d’innombrables obstacles pour sauver ce cube dans un endroit si inaccessible, Alberto, Silvia et Alejandro se sont convaincus qu’il fallait le récupérer et en faire quelque chose de différent. « L’idée, raconte Alberto del Hoyo, est née de nombreuses conversations. Nous voulions honorer l’exploit de Casañas, rendre hommage à ses descendants, et saluer tous ces habitants d’El Hierro qui, comme eux, ont construit leur identité dans la pénurie, et tout particulièrement dans la difficulté d’accès à l’eau. »
Un lieu pour la contemplation, pas pour le commerce
Le rêve est devenu réalité. L’ascenseur s’est transformé en un espace de réflexion, un hébergement unique avec une philosophie antinomique – comme une forme de rébellion – au mercantilisme. « Ce n’est pas une entreprise, c’est un espace de contemplation ; pour observer le silence, la pensée, le temps », assure Alberto del Hoyo. « Plutôt que d’offrir du confort, il tente de retrouver quelque chose qui est aujourd’hui extraordinairement rare : la capacité à prêter attention. »
Chaque détail est méticuleusement pensé, à commencer par l’architecture de la réhabilitation intérieure, très dans le style de son créateur, Alejandro Beautell. Auteur d’œuvres aussi emblématiques et primées que l’ermitage de San Juan Bautista (El Hierro), l’église de San Miguel Arcángel (La Laguna) ou la maison de La Toscalera (Santa Cruz), il insuffle à la Casa del Elevador ses designs minimalistes, essentialistes, intégrés dans le paysage, qui jouent avec la lumière. « L’architecture se produit dans la matière, pas dans la forme, et ce projet en est un exemple, définit Beautell. Ici, nous avons travaillé avec une matière très humble : des blocs de béton érodés par le temps. Et nous les avons traités avec respect, presque comme s’il s’agissait d’un vestige archéologique. »
Un artisanat local omniprésent
L’artisanat n’est pas seulement présent dans l’architecture de l’Elevador. On le retrouve aussi dans la vaisselle, le mobilier, les luminaires et la décoration. Le projet a d’ailleurs fait appel à Lorena Mazzola, une couturière de cuir ; José Juan Sosa, coutelier traditionnel ; Beatriz Ballester, créatrice de pièces en laine ; Octavio Barrera, artisan luminaire ; Pedro Paricio, peintre ; ainsi que des forgerons, menuisiers, maçons, électriciens, tailleurs de pierre et autres artisans locaux. Tout est fabriqué aux Canaries.
Une lettre manuscrite pour seul sésame
Les responsables ne mettent aucune exigence spécifique quant au contenu des lettres pour accéder à l’hébergement. « La seule chose que nous demandons, c’est de nous écrire à la main, précise Alberto del Hoyo, qui gère également un autre établissement très spécial, l’Hacienda de las Cuatro Ventanas, au milieu d’une plantation de bananiers à Los Realejos (Tenerife). Ce que nous valorisons, c’est le geste symbolique de mettre une lettre dans la boîte aux lettres et l’intérêt de passer quelques jours dans cette maison de La Restinga. »
Les trois responsables de cette initiative précisent que ce n’est pas un lieu facile. « Le cadre n’a pas, disons, une beauté douce, mais plutôt rude, abrupte, prévient Del Hoyo. Le vent y souffle avec intensité et tout est volcanique. On y accède par un chemin de terre et la première impression est saisissante, bien que pleine d’authenticité », souligne-t-il.
L’agreste beauté d’El Hierro
Cette beauté sauvage est une métaphore de l’histoire d’El Hierro. Selon Del Hoyo et Beautell, le manque d’eau a marqué la vie quotidienne de l’île pendant des générations, conditionnant son agriculture, son économie, ses implantations et sa manière d’habiter le territoire. Ils rappellent que c’est une île qui a appris à transformer la difficulté en caractère, avec austérité, résilience et une capacité à trouver du charme dans des conditions extrêmes. « La Casa del Elevador tente précisément de rendre digne cette façon de comprendre la vie. »
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