Le jour où tout a basculé dans un ravin de Tenerife
Nous sommes le mercredi 5 janvier 2022. Manuel (prénom fictif) travaille comme jardinier pour l’entreprise Canaragua, le principal gestionnaire du cycle intégral de l’eau aux Canaries. Alors qu’il taille des arbustes près d’un ravin, il pose le pied dans un trou et sa jambe droite plie, provoquant un craquement au niveau de son genou. Deux jours plus tard, il se rend à la mutuelle professionnelle Asepeyo pour signaler l’incident. Il raconte avoir senti son genou partir sur le côté et précise que plusieurs collègues ont été témoins de l’accident.
Un diagnostic qui ne passe pas
Le rapport d’assistance médicale, pourtant, ne détecte aucun signe compatible avec un traumatisme récent. Pas d’hématome, pas d’épanchement, pas de gonflement. Le médecin note même que le genou accidenté, le droit, est identique au gauche. Les examens réalisés pour évaluer une éventuelle lésion des ligaments ou des ménisques se révèlent négatifs. En revanche, le test qui détecte le frottement ou le craquement dû à l’usure de la rotule — le fameux test du « brossage rotulien » — s’avère positif.
La mutuelle refuse alors de reconnaître un accident du travail, invoquant « l’absence de mécanisme accidentel traumatique ». Dans sa décision, elle oriente Manuel vers la santé publique canarienne, évoquant ses « antécédents chirurgicaux », son « obésité » et le fait que l’examen ne révèle « ni entorse ni signe inflammatoire aigu de traumatisme ».
Le covid puis le parcours du combattant
Mais le sort s’acharne. Le lendemain, le 8 janvier 2022, Manuel contracte la Covid-19 et est placé en arrêt maladie à cause du virus jusqu’au 21 du même mois. Trois jours plus tard, le 24, son médecin traitant l’examine et lui prescrit un arrêt pour maladie commune avec le diagnostic d' »entorse du genou, sans précision ». C’est la première fois qu’il est traité pour une telle douleur. Le rapport mentionne une « impotence fonctionnelle et une douleur aiguë ». Jamais auparavant Manuel n’avait été en arrêt pour un problème à ce genou, ni n’avait suivi de traitement antalgique pour cela.
Un nouveau drame et des mois d’attente
Fin mars, l’homme saisit l’Institut national de la sécurité sociale (INSS) pour faire requalifier son arrêt en accident du travail. Mais l’été suivant, un nouveau drame survient : alors qu’il circule à vélo, il est percuté de face par une voiture roulant à contresens, dont le conducteur prend la fuite. De nouvelles analyses confirment alors une arthrose marquée de son genou droit. L’histoire de Manuel est aussi celle de l’effondrement du système de santé publique canarien. En juin 2023, son dossier médical mentionne trois visites au service de traumatologie pour une douleur récurrente et invalidante, afin de recevoir une infiltration qui n’a pu être pratiquée à chaque fois faute de médecins disponibles.
Le refus de l’INSS et la première victoire
En août 2023, l’INSS rejette sa demande, estimant qu’il n’est pas prouvé que la lésion se soit produite « sur le lieu et pendant le temps de travail ». Finalement, en février 2024, soit deux ans après l’accident, l’Institut lui reconnaît une incapacité permanente totale pour sa profession habituelle, mais en la qualifiant de « maladie commune ». Manuel conteste cette décision et saisit les tribunaux. C’est là qu’il remporte sa première victoire. Le jugement du tribunal des affaires sociales n°4 de Las Palmas de Gran Canaria lui donne raison : il déclare que son incapacité temporaire était d’origine professionnelle et condamne la mutuelle Asepeyo à lui verser les indemnités correspondantes, ainsi qu’à lui restituer les sommes non perçues. La base régulatrice de la prestation pour accident du travail s’élève à 1 979,20 euros par mois.
La mutuelle fait appel et la justice la recadre
La mutuelle ne s’avoue pas vaincue. Elle interjette appel devant la chambre sociale du Tribunal supérieur de justice des Canaries (TSJC). Dans un arrêt récent, la haute juridiction a rejeté son recours, confirmé que l’arrêt de Manuel découlait bien d’un accident du travail et condamné Asepeyo à verser 800 euros de frais de justice. La décision est désormais définitive, selon des sources du TSJC. La magistrate Gloria Poyatos, rapporteure de l’affaire, a vivement critiqué la procédure abusive de la mutuelle, soulignant qu’elle « a construit tout son recours sur des affirmations non étayées et en partant de prémisses factuelles différentes de celles de la décision contestée ». En droit, cela s’appelle une « pétition de principe » ou le fait de « poser la question en des termes qui la supposent déjà résolue ».
Des arguments rejetés point par point
Asepeyo avait demandé que les faits soient modifiés pour faire état d’un accident survenu alors que Manuel « rentrait chez lui », arguant que le travailleur lui-même avait indiqué, lors de sa venue à la mutuelle, qu’il s’était blessé « en quittant le travail à pied », ce qui en ferait un accident de trajet. La mutuelle avait également exigé que l’accident de vélo soit inclus dans le récit, y voyant une importance car il s’est produit à l’été 2022, alors que l’expertise médicale sur l’état de santé de Manuel a été réalisée après, en septembre 2023. Mais le TSJC a balayé tous ces arguments. Il conclut que Manuel s’est plié la jambe pendant son service et que ce fait établi repose sur les témoignages de ses collègues, recueillis en première instance.
Face à l’expertise médicale de la mutuelle, qui excluait un coup traumatique franc et relevait une contradiction entre la version donnée par le travailleur aux urgences et celle de sa plainte ultérieure, le tribunal a respecté l’appréciation de la juge de première instance. Celle-ci a accordé une plus grande crédibilité au rapport médical fourni par Manuel, qui indique que le patient a commencé à souffrir de son genou droit le jour même de l’accident, et pas avant. La décision rappelle la doctrine du Tribunal suprême espagnol : « Face à des rapports médicaux contradictoires, il convient de s’en remettre à l’appréciation du magistrat de première instance. »
Une pratique courante dénoncée par les syndicats
Contactée par le journal Canarias Ahora, la mutuelle Asepeyo n’a pas répondu à nos sollicitations. Pourtant, dans un entretien accordé il y a quelques semaines à Prensa Ibérica, son directeur aux Canaries, Ángel Castillo, affirmait que « l’arrêt maladie sert de refuge à des choses qui n’ont rien à voir avec la santé » et que « les mutuelles n’ont aucun intérêt économique ». Mais l’histoire de Manuel n’étonne pas les syndicats. Carmen Marrero, secrétaire à la Santé au travail de la CCOO (Commissions ouvrières), dénonce une pratique « très courante » des mutuelles : « Elles renvoient très souvent les travailleurs vers les services publics sans avoir préalablement étudié si l’origine de leur pathologie est réellement professionnelle. » Les chiffres lui donnent raison. 21,52 % des réclamations formelles déposées contre les mutuelles au niveau national concernent des désaccords sur la qualification de la contingence. Autrement dit, des cas où des lésions que les travailleurs considèrent comme des accidents du travail sont qualifiées de maladies communes. Ce type de réclamations est passé de 4 129 en 2023 à 4 551 en 2024, selon le dernier rapport de la Direction générale de l’organisation de la Sécurité sociale. Le nombre total de plaintes a également augmenté, passant de 17 953 à 21 146. Asepeyo a reçu 3 657 réclamations en 2024, soit une hausse de 44,72 % par rapport à 2023 — la plus forte augmentation enregistrée parmi les mutuelles. Elle est également l’entité qui présente le plus fort taux d’incidence de plaintes (0,17 %) par rapport à la population qu’elle couvre.
« Mettre les loups à garder les brebis »
Pour Carmen Marrero, il existe « une certaine connivence entre les mutuelles et les entreprises pour invisibiliser la sinistralité au travail ». À ses yeux, déclarer une maladie professionnelle ou un accident du travail « met en évidence que l’entreprise peut avoir des problèmes de sécurité et l’obligerait à investir pour améliorer les conditions de travail ». « Les entreprises veulent sauver les apparences », résume-t-elle. La syndicaliste reconnaît que tous n’ont pas la force démontrée par Manuel pour se battre devant les tribunaux et déplore que « beaucoup de travailleurs se sentent trop petits pour affronter l’entreprise et tout un système juridique qu’ils ne maîtrisent pas ». Elle dénonce la saturation des services publics qui en découle et le retard dans l’obtention de diagnostics, qui « dans d’innombrables cas, finissent par devenir chroniques ». « Les mutuelles sont très bien dotées en ressources matérielles pour certains diagnostics. Ces ressources doivent être mises au service de la guérison des travailleurs », ajoute-t-elle.
José Francisco Hernández, technicien en prévention des risques professionnels à l’UGT (Union générale des travailleurs), abonde dans le même sens : « Bien souvent, la méthode des mutuelles, c’est d’abord de refuser, puis de laisser le travailleur se battre. D’une certaine manière, si vous me permettez l’expression peu objective, c’est comme mettre les loups à garder les brebis. » Marrero exige que les mutuelles soient intégrées directement au sein de l’administration publique et qu’elles prennent en charge les travailleurs dès le premier instant, sans excuse. Et si elles estiment que le salarié ne s’est pas blessé au travail, la CCOO réclame que ce soit la mutuelle — et non le travailleur — qui saisisse l’INSS pour faire réexaminer l’incapacité temporaire.
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