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Canaries : la santé en prison, une crise qui pousse à la mobilisation

Une crise sanitaire derrière les barreaux

La crise de la santé pénitentiaire aux îles Canaries est sortie des murs des prisons pour prendre la forme d’une mobilisation citoyenne. Celle-ci dénonce ce qu’elle considère comme un abandon structurel. Des associations sociales, aux côtés de professionnels de santé et de syndicats, exigent que le gouvernement des Canaries assume les transferts de compétences en matière de santé dans les prisons. Pour eux, il s’agit d’une question de vie ou de mort.

Une loi inappliquée depuis plus de vingt ans

Cette revendication n’est pas nouvelle. La loi 16/2003 sur la cohésion et la qualité du système national de santé espagnol avait établi que, dans un délai de 18 mois, les soins de santé aux personnes privées de liberté devaient être intégrés aux systèmes de santé des communautés autonomes. L’objectif était de garantir une assistance équivalente à celle du reste de la population. Pourtant, plus de vingt ans après son adoption, seules la Catalogne, la Navarre et le Pays basque ont assumé ces compétences sanitaires dans le domaine pénitentiaire.

Malgré l’obligation légale d’intégration aux services de santé régionaux, le désaccord sur le coût du transfert a conduit à une situation où le ministère de l’Intérieur continue de gérer la santé dans la majorité des centres, ayant parfois recours au secteur privé par manque de personnel. Les postes vacants ne sont pas pourvus car les médecins y gagneraient entre 1 000 et 1 500 euros de moins que leurs collègues dans le service public de santé, ce qui n’en fait pas une destination attractive, indiquent les organisations syndicales pénitentiaires.

Les prisons, grande oubliée de l’autogouvernement canarien

De plus, la réforme du statut d’autonomie des Canaries de 2018 prévoit, dans son article 151, que la communauté autonome peut assumer des compétences dans les prisons. Cependant, les demandes de transfert du gouvernement des Canaries se concentrent actuellement sur d’autres domaines, comme la cogestion des aéroports ou le développement du régime économique et fiscal (REF). Les prisons n’ont pas fait l’objet de cette “proclamation” que brandit l’exécutif canarien, affirmant vouloir le maximum d’autogouvernance. L’assomption des compétences carcérales est un sujet délicat, et les communautés autonomes doutent que le transfert soit accompagné des fonds nécessaires de la part de l’État.

Deux décès en détention qui font office de détonateur

Les collectifs et syndicats soutiennent que ce retard dans les transferts a des conséquences directes sur les soins à l’intérieur des centres pénitentiaires espagnols qui n’ont pas assumé ces compétences. En effet, aux Canaries, deux décès sous garde – l’un à Tenerife et l’autre à Gran Canaria – ont servi de détonateur à une réaction sociale. Celle-ci ne se limite plus à la dénonciation morale, mais impulse une plateforme civique pour exiger les transferts, promue par l’Association interculturelle Orahan à Tenerife et l’Association Rehoyando à Gran Canaria, qui recueillent des adhésions pour cette “croisade”.

Le cas de Simon Cajetan Adu Okole à Tenerife

Un des cas ayant déclenché l’alarme est celui de Simon Cajetan Adu Okole, un détenu d’origine nigériane décédé en décembre 2025 dans la prison de Tenerife II. Selon la plainte déposée auprès du Défenseur du Peuple par l’association Asdepres (Association de droit pénitentiaire), les faits se sont déroulés ainsi dans les semaines précédant son décès. Fin novembre 2025, le détenu a demandé à être examiné par le service médical en raison d’une forte congestion respiratoire. Son état de santé s’est aggravé avec les jours.

Dans la nuit du 19 décembre 2025, Simon a actionné le bouton d’alarme de sa cellule, se trouvant en mauvaise santé, selon la plainte. Il n’a reçu aucune réponse et, face à la situation, d’autres détenus ont commencé à frapper aux portes du module et à appeler à l’aide. La scène s’est répétée durant la nuit du 20 au 21 décembre 2025, rapporte le même document. Le matin du 21 décembre 2025, à l’heure du petit-déjeuner, Simon a été transporté en fauteuil roulant de sa cellule jusqu’au service médical du centre pénitentiaire, où il est décédé. Des sources pénitentiaires indiquent, pour leur part, que le détenu n’a pas actionné le bouton d’alarme et qu’une consultation médicale externe était programmée pour les jours suivants. Le fait est qu’il est mort avant d’avoir pu être soigné.

Le cas de Moisés Santana à Gran Canaria

À Gran Canaria, l’affaire de Moisés Santana est arrivée devant les tribunaux après la plainte déposée par sa famille. Selon le parquet, le 7 novembre 2023, il a commencé à souffrir de fortes douleurs à la poitrine compatibles avec un infarctus. Deux jours plus tard, après avoir été soigné à l’infirmerie du centre pénitentiaire Las Palmas II (Juan Grande), il a été renvoyé dans son module puis placé en cellule d’isolement. Le 9 novembre, il a été retrouvé mort. Un rapport médical a attribué la cause à un infarctus aigu du myocarde non traité. Le ministère public a requis quatre ans de prison pour le médecin pour un délit présumé d’homicide par imprudence professionnelle grave.

Des effectifs médicaux squelettiques et des pratiques à risque

Ces deux décès ont renforcé la demande que les syndicats, collectifs sociaux et professionnels formulent depuis des années, face aux carences en personnel dans l’assistance pénitentiaire. Ils réclament que le gouvernement des Canaries assume enfin les compétences en santé, comme la loi le prévoit depuis plus de deux décennies et le statut d’autonomie le permet.

Les syndicats Tampm (Ton Abandon Peut Me Tuer) et CCOO dans les prisons soulignent qu’une personne privée de liberté n’a pas, dans la pratique, les mêmes droits sanitaires qu’une personne résidant dans la même communauté autonome en dehors de la prison. Selon eux, dans le centre pénitentiaire de Tenerife II, l’effectif médical devrait être de huit médecins, mais il n’y en a actuellement que trois en activité pour une population d’environ 1 000 détenus. À certains tours de service, le personnel peut se réduire à deux médecins. Au centre pénitentiaire Las Palmas II (Juan Grande), la population carcérale avoisine les 900 détenus et il n’y a qu’un seul médecin, qui exerce ses fonctions exclusivement en télétravail ou par téléconsultation en raison de son état de santé.

Les bénéfices attendus d’un transfert de compétences

Si les compétences étaient transférées, comme l’établit la loi de 2003, le ministère régional de la Santé serait obligé de doter les prisons du personnel présentiel nécessaire. Cela pourrait résoudre, entre autres, le grave “vide” informationnel, car les dossiers du Service de santé des Canaries ne sont pas liés à ceux des centres pénitentiaires. Le transfert permettrait un croisement de données essentiel pour que, lors de l’admission d’un détenu, le personnel de santé connaisse ses pathologies chroniques ou ses traitements psychiatriques antérieurs, évitant ainsi de devoir commencer les diagnostics à zéro.

La situation actuelle, où le manque de personnel le week-end conduit à une pratique courante, serait également évitée : remettre aux détenus tous leurs médicaments pour trois jours le vendredi (le fameux “paquet du vendredi”). Cela génère un risque élevé de surdosage ou même de suicide potentiel, car des détenus souffrant d’addictions ou de problèmes mentaux peuvent recevoir jusqu’à 18 comprimés d’un coup, indiquent les syndicats. Le transfert des compétences permettrait d’organiser des distributions quotidiennes et un suivi réel des prescriptions médicales.

On estime par ailleurs qu’environ 75 % des détenus souffrent d’une pathologie quelconque, la majorité concernant des problèmes de santé mentale, de toxicomanie ou d’addictions. Le manque de médecins dans les prisons oblige aussi à dériver toute urgence vers les hôpitaux publics. En vertu de la loi sur la sécurité, les détenus ont la priorité de passage aux urgences, ce qui paralyse les soins aux autres citoyens et sature les services externes, ajoutent les représentants de Tampm.

Une obligation plus qu’une option politique

Les défenseurs du transfert des compétences en santé pénitentiaire aux Canaries argumentent qu’il ne s’agit pas d’une option politique, mais d’une obligation pour garantir l’égalité des droits en matière d’assistance sanitaire. De son côté, la conseillère à la Santé du gouvernement des Canaries, Esther Monzón, a transmis les préoccupations des syndicats au ministère de l’Intérieur pour savoir comment il prévoyait de résoudre la situation de la prestation sanitaire dans les centres pénitentiaires de l’archipel. Selon la réponse du ministère, il est prévu de pourvoir les postes vacants de personnel médical, indique le ministère régional. Mais le gouvernement régional ne va pas demander, pour le moment, le transfert en matière de santé pénitentiaire à l’État.

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