Et si toutes les cafards s’unissaient ?
C’est la question qu’un jeune Indien a posée sur le réseau social X après que le président de la Cour suprême du pays, Surya Kant, a qualifié les jeunes chômeurs de « cafards » le 15 mai dernier. Ce qui aurait pu rester un commentaire malheureux et une simple plainte en ligne est devenu le symbole d’une génération qui a décidé de descendre dans la rue pour faire entendre ses revendications. Ce que vit l’Inde constitue l’une des plus grandes vagues de protestations de jeunes de ces dernières années.
Bien que le déclencheur ait été le scandale de la fuite des examens d’entrée à l’université, les mobilisations reflètent un mécontentement bien plus profond, alimenté par la corruption, le chômage et le manque d’opportunités pour des millions de jeunes.
Les origines du mouvement : une fuite qui fait tout basculer
Pour comprendre l’origine des protestations, il faut remonter au 3 mai. Ce jour-là, des accusations présumées de fuite des examens d’entrée aux facultés de médecine ont commencé à circuler. Les soupçons se sont finalement confirmés, obligeant les autorités à faire repasser l’épreuve. Pour une grande partie de la jeunesse indienne, ce scandale a été bien plus qu’une fraude académique.
Bien que les protestations se déroulent à des milliers de kilomètres, elles sont suivies avec une attention particulière aux Canaries. Les liens entre l’Inde et l’archipel se sont tissés au fil des décennies.
Un écho particulier aux Canaries
Dès les années 1950 et 1960, de nombreuses familles indiennes se sont installées aux îles Canaries pour y entamer une nouvelle vie, principalement dans le commerce. Cette première vague migratoire a donné naissance à une communauté qui est aujourd’hui l’une des plus solidement implantées de l’archipel.
Entre 7 000 et 8 000 personnes de confession hindoue résident actuellement aux Canaries. Tenerife concentre la plus grande partie de cette population, avec environ 3 500 résidents, suivie de Gran Canaria avec quelque 3 000 personnes, tandis que Lanzarote et Fuerteventura en réunissent ensemble près d’un millier. Une présence qui reflète la relation historique entre l’Inde et les îles, marquée par des flux migratoires impulsés en grande partie par les conséquences de la partition entre l’Inde et le Pakistan.
Le témoignage de la communauté hindoue
« Quand on organise des examens de ce niveau, des milliers de jeunes passent des années à se préparer pour obtenir une bonne note. En Inde, où la concurrence est énorme en raison du volume de la population, cette pression est encore plus forte », explique Sunil Rijhwani, président de la communauté hindoue de Puerto de la Cruz (Tenerife). Installé aux Canaries depuis 35 ans, il conserve un contact étroit avec des membres de sa famille restés en Inde, qui lui ont décrit de première main le climat de tension que traverse le pays.
Les conséquences du scandale vont bien au-delà de la simple reprise des examens. « 21 jeunes de différentes régions se sont suicidés » après la divulgation de l’affaire, assure-t-il. Le mécontentement s’est également étendu au monde universitaire, où une partie de la communauté éducative a entamé une grève de la faim pour protester.
Un problème d’emploi structurel
Le chômage est, selon Naresh Kumar Lalwani, un autre facteur qui alimente le malaise de la jeunesse indienne. « Il y a un grave problème avec l’emploi », résume-t-il. Arrivé à Gran Canaria à l’âge de huit ans, il vit sur l’île depuis 49 ans, après que ses parents et ses oncles ont émigré en 1970. Ils ont d’abord travaillé pour une entreprise avant de se lancer à leur compte en ouvrant plusieurs commerces dans le secteur de Puerto del Parque et aux alentours du parc Santa Catalina.
L’actuel climat de tension est particulièrement frappant pour Sunil Rijhwani. À son avis, la jeunesse indienne possède un haut niveau de formation et de préparation, ce qui rend d’autant plus surprenant que le mécontentement ait atteint une telle ampleur. « Les jeunes en Inde ont un talent monstrueux. Ils sortent très bien préparés », affirme-t-il.
Une puissance mondiale paradoxale
Ce potentiel prend encore plus de relief si l’on tient compte des progrès accomplis par le pays au cours des dernières décennies, jusqu’à devenir l’un des acteurs économiques et technologiques les plus importants du continent asiatique. Et c’est précisément l’un des facteurs qui a consolidé le pays comme un acteur majeur sur l’échiquier géopolitique actuel.
« À l’échelle mondiale, l’Inde est un acteur de plus en plus important en Asie. C’est pourquoi les relations avec la Chine sont de plus en plus difficiles, et parfois même tendues. Car la situation de la Chine n’est plus dans une phase de croissance soutenue, bien au contraire. Elle s’achemine progressivement vers l’équilibre », nuance Fréderic Mértens, expert en relations internationales à l’Université européenne. Cela se remarque particulièrement sur le plan démographique : « Alors que l’Inde est en croissance, la Chine se stabilise. »
Un exode des talents vers l’Europe
Les mobilisations s’expliquent aussi par le marché du travail. Seul un étudiant universitaire sur quatre en Inde trouve un emploi correspondant à sa formation. « C’est pourquoi il y a un important exode de professionnels qualifiés vers d’autres pays », explique Mértens. Une tendance qui, face au durcissement des politiques migratoires des États-Unis, réoriente une partie de ce flux vers l’Europe.
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