Une voix d’autorité pour un canon historique
Architecte, photographe et président de la Tertulia Amigos del 25 de Julio, ainsi que directeur scientifique des Musées de Tenerife depuis un an, Carlos Pallés Darias (Santa Cruz, 1964) insiste sur le fait qu’il s’exprime à titre personnel. Cependant, son analyse de la découverte d’une pièce d’artillerie de plus de deux mètres de long et de trois tonnes lors des travaux d’agrandissement du Cabildo est particulièrement précieuse. Dans l’attente des rapports du Patrimoine historique, il avance deux grandes hypothèses sur l’origine du canon : l’une remontant à l’époque de Philippe II, à la fin du XVIe siècle, et l’autre au XVIIIe siècle bourbon. Il souligne également que cette découverte permet de raconter à nouveau comment Santa Cruz fut une place forte, un port stratégique et une ville qui a fini par effacer complètement sa côte originelle.
Un « trouvaille historique » plus qu’archéologique
Carlos Pallés parle avec la prudence de celui qui connaît bien le poids de chaque mot en matière patrimoniale. Passionné par l’histoire de sa ville, bien qu’il répète que son évaluation est strictement personnelle et non officielle, sa voix devient l’une des plus autorisées pour interpréter la découverte de l’ancien canon. La première chose qu’il précise est qu’il ne s’agit pas, en principe, d’une trouvaille archéologique au sens strict, mais d’une trouvaille historique. La différence n’est pas mineure.
L’intervention immédiate relève du Patrimoine historique du Cabildo insulaire, l’unité chargée de déterminer l’importance de la pièce, l’étendue de sa protection et les démarches à suivre. Jusque-là, la règle est claire : arrêter les travaux sur ce point précis, ne pas déplacer l’objet et conserver intactes toutes les informations qu’offre sa position originale. Car, explique Pallés, dans ce type de découvertes, le contexte importe autant que la pièce elle-même. Savoir si le canon est apparu planté, renversé, déplacé ou à moitié enterré aide à reconstruire ce qui s’est passé. Le déplacer prématurément signifie perdre des données essentielles sur le terrain, le matériau qui l’entoure et les circonstances dans lesquelles il a été déposé là.
Une découverte exceptionnelle par ses dimensions
L’apparition du canon, cependant, n’est pas totalement surprenante. Dans une ville comme Santa Cruz, marquée pendant des siècles par sa condition de place fortifiée, il était prévisible que des vestiges liés à la défense côtière continuent d’apparaître. Ce qui est exceptionnel, nuance-t-il, ce n’est pas tant de trouver de l’artillerie dans une bande littorale historiquement militarisée, que de tomber sur une pièce de ces dimensions : un canon long, de près de deux mètres, qui pourrait peser entre 2 000 et 3 000 kilos.
Et c’est là qu’intervient l’une des clés de son interprétation : un canon ainsi ne s’égare pas facilement. C’étaient des pièces très coûteuses, très lourdes et parfaitement inventoriées par les ingénieurs militaires. Sur la terre ferme, il est difficile de penser qu’une pièce de ce calibre ait pu se perdre sans raison. C’est pourquoi l’une des hypothèses qu’il considère comme les plus plausibles est qu’il soit tombé à la mer ou sur la côte lors d’une opération de débarquement ou de transfert et qu’avec le temps, il ait été enseveli sous des remblais ultérieurs.
Une fenêtre sur le littoral disparu de Santa Cruz
Ce détail conduit directement à la valeur la plus évocatrice de la découverte : la possibilité de reconstruire l’ancienne géographie littorale de Santa Cruz. L’endroit où le canon est apparu coïncide avec les environs de l’ancienne crique de Blas Díaz, une zone aujourd’hui complètement transformée. Le front urbain actuel, rappelle Pallés, est construit sur des remblais successifs. « Il ne reste pas un mètre de côte originelle », résume-t-il dans l’une des idées les plus fortes de sa réflexion.
Le Palais insulaire et une grande partie de son environnement occupent des espaces qui étaient autrefois des criques, des talus, des débarcadères ou des lignes de défense. C’est pourquoi déterminer si le canon est tombé sur la côte, s’il a roulé sur la pente ou s’il est resté piégé dans une ancienne anse peut apporter autant, voire plus, que l’identification de la pièce elle-même. Cela ne parlerait pas seulement de l’arme, mais de la manière dont ces engins étaient déplacés, débarqués et utilisés il y a plusieurs siècles.
La complexité de la logistique militaire d’antan
Pallés détaille que décharger un canon depuis un galion ou un voilier était une opération d’une énorme complexité. Il n’y avait pas de quais préparés ni de grues comme aujourd’hui. Les pièces étaient hissées à l’aide de poulies, descendues sur des embarcations plus petites et transportées jusqu’au rivage dans des conditions maritimes souvent difficiles. Sur une côte abrupte comme celle de Santa Cruz, avec la houle, les galets et des fonds irréguliers, toute manœuvre impliquait un risque élevé. De ce point de vue, la découverte ouvre une fenêtre fascinante pour raconter comment fonctionnait la logistique militaire d’une place atlantique à l’époque moderne.
Deux grandes hypothèses de datation
Concernant la datation, il évite les conclusions définitives. Il n’y a pas encore de rapport final. Mais il avance deux grandes possibilités à partir des premières observations. La première renvoie à la fin du XVIe siècle, à l’époque de Philippe II, lorsque la Couronne a acquis en Angleterre un important lot de canons en fonte de fer pour renforcer les défenses côtières de l’empire. La seconde situe la pièce vers le milieu du XVIIIe siècle, dans le cadre du renforcement bourbonien des fortifications insulaires, avec des envois documentés à Tenerife en 1758, comme le démontre le travail du général Emilio Abad Ripoll, membre de la Tertulia de Amigos del 25 de Julio.
La différence entre les deux options serait notable. Si le canon appartenait à la série de Philippe II, son intérêt historique serait très élevé, car il s’agirait d’une typologie plus singulière et rarement conservée. Si, au contraire, il faisait partie des lots du XVIIIe siècle, ce serait toujours une pièce précieuse, mais avec moins de singularité, car de cette période il existe plus d’exemplaires et certains dans un meilleur état de conservation. Le matériau offre également des indices. Tout porte à croire, dans une première appréciation, qu’il s’agit d’un canon en fonte de fer et non en bronze. Cette caractéristique est pertinente car les canons en bronze, plus courants dans la production espagnole de certaines époques, présentent souvent des décorations, des inscriptions ou des éléments ornementaux. Dans ce cas, le fort niveau de corrosion empêche de distinguer des marques, des lettres ou des emblèmes, ce qui complique une identification plus précise à l’œil nu.
Un avenir qui pourrait mener au château de San Cristóbal
En attendant les rapports techniques, les travaux continuent. Le protocole activé n’implique pas nécessairement un arrêt complet, mais une évaluation de la découverte et de sa portée patrimoniale. Ce sera le Patrimoine historique qui déterminera quelle administration assumera la conservation de la pièce et quelle sera sa destination finale. S’il devait revenir au domaine des Musées de Tenerife, Pallés indique que les ruines du château de San Cristóbal seraient un emplacement logique, notamment en raison de sa relation directe avec l’histoire défensive de la ville.
Une métaphore de la mémoire effacée
Mais au-delà de son emplacement futur, le directeur scientifique des Musées de Tenerife estime que la véritable valeur de la découverte réside dans sa capacité à activer une réflexion plus large sur Santa Cruz. Sur son passé de port royal et de place forte, d’enclave décisive sur la route atlantique de l’empire, et sur la transformation radicale de son front de mer. À ses yeux, peu de villes ont autant altéré leur littoral et ont effacé avec autant d’intensité les traces physiques de leur histoire.
Dans cette lecture, le canon fonctionne presque comme une métaphore. Une pièce militaire surgie sous des travaux contemporains, dans une ville qui a vécu pendant des siècles entre le commerce et la défense, et qui ensuite, poussée par différentes étapes de développement, a détruit une grande partie de sa mémoire matérielle. Pallés déplore que Santa Cruz ne conserve pas aujourd’hui son ancienne rive, ses batteries et ses châteaux dans la mesure où elle aurait pu les préserver. Et il avertit que ce processus n’a pas répondu à une catastrophe naturelle ou guerrière, mais à des décisions humaines, urbanistiques et politiques.
C’est pourquoi cette découverte a suscité tant d’intérêt. Pas seulement pour l’objet en lui-même, mais parce qu’elle oblige à regarder vers le bas et vers l’arrière. Vers la côte qui n’existe plus, vers la ville fortifiée qu’elle fut et vers une histoire qui, malgré tout, continue d’émerger entre les fondations du présent.


