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Crise de l’emploi aux Canaries : les embauches au point mort

Embaucher coûte trop cher : le calcul qui freine les patrons aux Canaries

Imaginez un café avec deux employés. Les affaires marchent bien, la clientèle est fidèle et vous pourriez même ajouter des tables ou prolonger les horaires d’ouverture. Pour cela, il faudrait embaucher. Le propriétaire fait ses comptes pour voir si l’opération est rentable. Résultat ? Il abandonne l’idée : l’investissement dans les charges salariales nécessaires pour augmenter son effectif n’est pas rentable.

Ce scénario est de plus en plus fréquent aux Canaries. Bien que cette situation ne soit pas majoritaire, le nombre d’entrepreneurs qui déclarent ne pas avoir de postes vacants en raison du coût des recrutements ne cesse d’augmenter, atteignant des niveaux inédits depuis la pandémie.

6,8% des entreprises renoncent aux recrutements : un chiffre en hausse

Chaque trimestre, l’Enquête sur les coûts salariaux (Encuesta de Costes Laborales) interroge les entreprises sur leurs postes vacants. Si la réponse est « aucun », elle creuse les raisons de cette absence de demande de nouveaux travailleurs. La grande majorité (87,6%) assure ne pas avoir besoin de personnel supplémentaire. Mais 6,8% des entreprises interrogées affirment que ce sont les coûts élevés des embauches qui expliquent l’absence d’offres d’emploi.

Ce pourcentage n’est pas le plus élevé de la série historique, mais il figure parmi les plus hauts. Et surtout, il semble en augmentation constante. Aux Canaries, ce taux dépasse la moyenne nationale (qui s’établissait à 5,3% au quatrième trimestre 2025, dernier chiffre disponible et le plus haut depuis 2013 pour l’ensemble de l’Espagne). L’archipel se classe ainsi au troisième rang des communautés autonomes les plus touchées.

Salaires contre charges : le grand fossé des analyses

Les difficultés des entreprises à augmenter leurs effectifs sont au cœur de l’actualité. Mais les solutions proposées sont diamétralement opposées. D’un côté, syndicats et administrations estiment que le problème vient des bas salaires qui font fuir les candidats. De l’autre, les organisations patronales pointent du doigt l’augmentation des coûts salariaux (cotisations, salaires et autres charges) comme la racine du mal.

« Quand les coûts salariaux augmentent bien plus vite que la productivité ou la capacité réelle des entreprises à répercuter ces hausses, de nombreuses décisions d’embauche sont ralenties, surtout dans les petites entreprises et chez les travailleurs indépendants », explique Pedro Alfonso, président de la Confédération provinciale des entrepreneurs de Santa Cruz de Tenerife (CEOE-Tenerife). Le représentant patronal insiste : « On ne parle pas d’un rejet de l’emploi, mais d’une prudence entrepreneuriale croissante. Des entreprises repoussent l’extension de leurs effectifs, ajustent leurs investissements ou limitent les nouvelles embauches face à une incertitude élevée et une augmentation constante des coûts. »

Même son de cloche du côté de José Cristóbal García, secrétaire général de la Confédération canarienne des entrepreneurs (CCE). Selon lui, dans un contexte de ralentissement économique, il est impossible de répercuter ces coûts salariaux supplémentaires sur le prix final des biens ou services. « Dans une économie en croissance, c’est plus simple. Mais quand l’économie ne croît pas, on n’a pas la capacité de le faire et de rester compétitif », expose-t-il. Résultat : on renonce à embaucher.

Des coûts salariaux en hausse de 21,4% depuis 2019

Mais les coûts salariaux ont-ils vraiment autant augmenté pour les entreprises de l’archipel ces dernières années ? Les données de l’enquête de l’Institut national de la statistique (INE) confirment que oui. Depuis l’année précédant le déclenchement de la pandémie, le coût total mensuel pour un employeur (salaire + cotisations) a augmenté en moyenne de 21,4% aux Canaries. Avoir un employé coûte désormais 2 805 euros par mois aux entreprises, contre 2 309 euros au quatrième trimestre 2019.

Cependant, toutes les composantes des coûts salariaux n’ont pas augmenté de la même manière. Pedro Alfonso précise que la hausse des salaires est « comprise par le patronat dans le contexte inflationniste et comme une protection du pouvoir d’achat ». Mais il pointe surtout l’augmentation cumulée de toutes les charges liées à l’emploi : cotisations, charges réglementaires, réduction du temps de travail dans certains secteurs ou encore absentéisme. L’analyse de l’Enquête sur les coûts salariaux révèle en effet que les salaires et les cotisations n’ont pas progressé au même rythme. Les salaires directs perçus par les travailleurs ont augmenté de 21,4% depuis le quatrième trimestre 2019, tandis que les cotisations obligatoires (celles versées à la Sécurité sociale pour les retraites, la santé ou le chômage) ont bondi de 25%.

La hausse des salaires a été largement stimulée par la progression du Salaire minimum interprofessionnel (SMI), qui a grimpé de 35% depuis 2019. Quant à l’augmentation des cotisations, elle s’explique non seulement par cette hausse des salaires, mais aussi par la mise en place de mécanismes comme le Mécanisme d’équité intergénérationnelle (MEI), destiné à réduire le déficit du système de retraites.

« Les coûts salariaux, c’est tout, pas seulement ce que le travailleur empoche. Pour payer un SMI de 1 221 euros, l’entreprise a un coût de 1 900 euros », résume le secrétaire général de la CCE.

Productivité et incertitude : les vrais freins à l’embauche ?

Pour José Miguel González, économiste et directeur du cabinet de conseil Corporación 5, la principale variable qui freine les recrutements n’est pas le coût salarial, mais la productivité. « La variable clé pour embaucher plus, c’est d’avoir un carnet de commandes plus rempli. Le coût conditionne, certes, mais c’est la productivité qui entre en jeu », explique-t-il. Il précise que la marge bénéficiaire entre ce que l’entreprise investit pour embaucher un travailleur et ce qu’il produit doit être au minimum d’un euro de plus. « On n’embauche personne si ça coûte un euro de moins que ce qu’il va rapporter », insiste-t-il.

Selon lui, le problème est donc davantage un problème de productivité que de coût salarial, car si l’activité générée était suffisamment performante pour compenser ces coûts, le problème n’existerait pas. Il reconnaît toutefois que les augmentations successives du SMI, dans les métiers à faible valeur ajoutée et peu qualifiés, peuvent constituer une barrière. Mais il estime que si une entreprise a besoin de personnel, « elle embauchera ». Il ajoute qu’un autre frein majeur aux recrutements, plus important que le coût salarial, est l’incertitude. « Si je ne sais pas si je vais pouvoir maintenir mon carnet de commandes, je ne me lance pas », souligne-t-il.

« On législation sans penser à ceux qui créent l’emploi »

Du côté du patronat, on estime que ces dernières années, la législation a été élaborée sans tenir compte des réalités des entreprises. « Comment une PME, qui représente la majorité de l’archipel, peut-elle absorber ces hausses continues ? On légifère sans penser à ceux qui créent l’emploi », déplore José Cristóbal García. Pedro Alfonso, président de CEOE-Tenerife, rappelle que « le monde de l’entreprise réclame que toute mesure du travail tienne compte de la réalité économique des entreprises et des singularités territoriales des Canaries. On ne peut pas légiférer de la même manière pour tous les territoires ni pour toutes les structures entrepreneuriales. »

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