L’homme qui a osé tuer Gwen Stacy
Il est entré chez Marvel par la grande porte, porté par un autre prodige : Roy Thomas. Ce dernier lui a offert ses premiers travaux sur des séries comme Ka-Zar, Daredevil ou encore Les Inhumains. Gerry Conway (New York, 1952 – Thousand Oaks, 2026) avait le génie discret des bâtisseurs. Il s’est notamment inventé Punisher, ce « héros-vilain » ambigu, bien plus complexe qu’il n’y paraît au premier coup d’œil. Avec la même audace, il a co-créé l’Homme-Chose, la version Marvel de la Créature du Marais, avec ses particularités enflammées. Si le monstre de Marvel est apparu un peu après son cousin de DC, les deux créatures partageaient des similitudes frappantes avec un ancêtre encore plus obscur, The Heap.
Mais Conway ne s’est pas arrêté là. Dans le registre de l’horreur, il a aussi signé les aventures du Loup-Garou, magnifiquement dessinées par Mike Ploog, ainsi que le premier épisode de Dracula, qui a intégré le comte dans l’univers Marvel. Toujours dans ce même genre, il a livré un récit pour le magazine d’horreur Warren, superbement illustré par Richard Corben : Gusano de biblioteca (littéralement « Ver de bibliothèque »). Corben en a fait une pièce d’anthologie, avec son monstre géant, l’incroyable scène nocturne du tueur traînant sa victime, et les gros plans sur le bibliothécaire en sueur. Un petit bijou.
Le SNAP qui a changé le monde des super-héros
Bien sûr, ce qui a marqué à jamais l’esprit des fans, c’est la mort inattendue de Gwen Stacy, la petite amie blonde de Spider-Man. Une mort que Conway a lui-même qualifiée d’« existentielle ». Jusque-là, des personnages étaient déjà morts dans les comics, mais toujours avec une logique dramatique : pour vaincre le mal ou dans un acte sacrificiel. Mais pas cette fois. Le Bouffon Vert jette la pauvre Gwen du haut d’un pont. Le héros la rattrape d’un jet de toile. SWIK ! C’est le bruit de la toile qui attrape Gwen par les jambes. Spider-Man la soulève et la met à l’abri… pour découvrir qu’elle est morte ! Il faut revenir quelques cases en arrière pour remarquer un autre bruit passé inaperçu : SNAP ! Juste à la hauteur du cou. En la stoppant net, l’inertie lui a brisé la nuque. Ou quelque chose comme ça.
Nombreux sont ceux qui ont détesté Conway pour ce coup de théâtre. Mais d’autres – et ils étaient nombreux – ont senti que, soudain, les super-héros prenaient une dimension sérieuse, plus adulte. On l’a vérifié dès l’épisode suivant : Spider-Man affrontait le Bouffon Vert mais ne le tuait pas, il se retenait. Le scénariste a alors assouvi la soif de vengeance des lecteurs avec un retournement de scénario. Le planeur du méchant, devenu incontrôlable, le transperçait et le clouait au mur, dans un mélange grotesque de crucifix et de papillon. Le salaud recevait enfin son châtiment.
Le passage chez DC et les œuvres méconnues
Conway a ensuite fait un saut chez DC, avant de revenir chez Marvel où il a occupé le poste de rédacteur en chef… pour très peu de temps. Remplacé rapidement par Archie Goodwin, cela lui a permis de continuer à écrire. Chez DC, il a touché à des personnages célèbres et en a même créé de nouveaux, comme Firestorm (Nuclear) et Power Girl. Il a également scénarisé le premier crossover entre les deux géants de l’édition : Superman contre Spider-Man, au format tabloïd. Il est retourné à ce même format géant pour écrire plusieurs collaborations avec José Luis García-López, récemment rééditées en espagnol. Il avait déjà travaillé avec ce dessinateur hispano-argentin sur l’une de ses premières commandes chez DC : Hercule Unbound, encré par Wally Wood.
Ensemble, ils ont signé deux séries mémorables : Atari Force et Cinder & Ashe. Toutes deux ont été étonnamment sous-estimées, mais elles comptent pourtant parmi les meilleures œuvres des années 80. Atari Force est une fantaisie spatiale pleine de personnages inoubliables. Une saga trépidante dans laquelle le scénario de Conway offre à García-López l’occasion de nous éblouir par son dessin, tout en nous offrant une lecture à la fois divertissante et riche en nuances.
La télévision et un héritage solide
Pendant des années, Conway a également écrit des scénarios pour des séries télévisées comme Diagnostic : Meurtre et New York, section criminelle (Law & Order). Il a aussi travaillé sur des films comme Fire and Ice et Conan le Destructeur, tous deux avec son ami Roy Thomas. Cette expérience audiovisuelle transparaît particulièrement dans Cinder & Ashe, dont le ton et les décors nous rappellent constamment une série télévisée. Cela n’enlève rien à la valeur d’un scénario en acier servi par les incroyables dessins de García-López, à l’apogée de son art.
Je crois que l’une des raisons pour lesquelles ce travail a été méprisé tient au personnage du vétéran du Vietnam imaginé par Conway. Au lieu d’un hippie traumatisé par l’expérience, c’est un soldat qui revient avec une petite fille vietnamienne qu’il a juré de protéger. Le scénariste n’esquive pas les sujets délicats, comme une éventuelle relation amoureuse entre les deux personnages, qu’il résout d’une manière aussi élégante que sensuelle. Une bande dessinée adulte et inoubliable. Repose en paix, Gerry.
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