Le président canarien défend l’accès aux soins, les médecins rectifient
Ce mardi 7 juillet 2026, le président du gouvernement des Canaries, Fernando Clavijo (Coalition canarienne), a lancé un défi à l’opposition lors d’une séance au Parlement régional. Face aux critiques concernant les délais de plus de dix jours pour obtenir un rendez-vous en médecine générale, le chef de l’exécutif a invité le député de Nueva Canarias (NC) Luis Campos à l’accompagner dans un centre de santé pour vérifier que tout patient se présentant sans rendez-vous est bien reçu le jour même. « Je suis un usager de la santé publique et cela m’est arrivé », a-t-il affirmé.
Sur le terrain, le tableau décrit par les professionnels de la médecine générale aux Canaries est bien plus nuancé que le portrait brossé par Clavijo lors du débat parlementaire. « Vous pouvez vous rendre dans votre centre de santé et, bien sûr, s’il y a une urgence, vous serez pris en charge immédiatement. Et même dans le cas contraire, vous le serez probablement aussi, car nous recevons tout le monde, mais toujours au prix d’une surcharge supplémentaire des consultations », explique Ana Joyanes, porte-parole de l’Association des médecins de soins primaires des Canaries (AMAPCAN), plateforme née après la pandémie de Covid-19.
Une pression constante sur les consultations
« Lorsque nous avons une charge de travail trop importante, nous ne pouvons pas accorder le même temps, la même attention aux patients, et nous ne pouvons pas accomplir une tâche aussi essentielle en médecine générale que la prévention des maladies », explique Ana Joyanes, qui appelle à un usage responsable des services de santé. « Si cela peut attendre, le bon geste est de prendre rendez-vous. Si cela ne peut pas attendre, bien sûr vous serez pris en charge », ajoute-t-elle.
Gustavo Moreno, président de la Société canarienne de médecine familiale et communautaire (SOCAMFYC), est catégorique en analysant les propos de Clavijo. « On vous reçoit si vous avez quelque chose qui nécessite une prise en charge urgente », précise-t-il. Et il illustre son propos par un exemple : « En cas de douleur thoracique, la prise en charge est immédiate. Si une ordonnance est périmée, il est probable qu’on ne vous recevra pas le jour même, on vous donnera un rendez-vous administratif. »
Les vrais défis de la médecine générale
Le spécialiste insiste sur le fait qu’au-delà du débat parlementaire, qu’il assimile à une « querelle de cour de récréation », des défis bien réels se posent à la médecine générale dans les îles. L’un d’eux est la pédagogie citoyenne. « Une chose est de recevoir un rendez-vous dans dix jours, une autre est que ce qui m’arrive nécessite une réponse aujourd’hui. Bien qu’elles puissent coïncider, l’accessibilité et l’immédiateté sont deux choses différentes », souligne Gustavo Moreno, qui précise que, pour gérer cette demande, certains centres de santé mettent en place des systèmes de triage orientant le patient selon son besoin : médical, infirmier ou administratif.
Bureaucratie : le fléau qui asphyxie les soins
Les spécialistes en médecine familiale et communautaire évoquent des problèmes endémiques qui gonflent artificiellement les listes d’attente pour une consultation dans les centres de santé. L’un d’eux est la charge administrative excessive. « Chaque fois qu’on nous dit de réduire la bureaucratie, on nous impose une formalité administrative supplémentaire. La paperasse continue de nous étouffer et de nous prendre du temps pour ce qui est vraiment important : soigner le patient », dénonce Ana Joyanes, qui ne constate aucune avancée sur ce point malgré la déclaration d’intention contenue dans la stratégie de santé communautaire en soins primaires.
À cela s’ajoute ce que Gustavo Moreno appelle la « bureaucratie induite », c’est-à-dire celle générée par les spécialistes d’autres niveaux de soins. Il cite le cas d’un patient adressé à sa consultation par un ophtalmologue parce qu’il a besoin d’une analyse sanguine. « L’ophtalmologue est un médecin tout comme moi. Qu’il ne fasse pas demander au patient un rendez-vous avec son médecin traitant pour demander une analyse dont, en plus, je ne sais pas pourquoi elle est nécessaire », proteste-t-il.
Un quart des consultations absorbé par des tâches induites
Selon les estimations de cette société de spécialistes, les renouvellements d’ordonnances, le transport sanitaire et cette bureaucratie dérivée de l’hôpital occupent environ 20 à 25 % des créneaux de consultations quotidiennes. Gustavo Moreno souligne le besoin urgent de professionnaliser le service. « Si j’avais M. Clavijo devant moi, je lui dirais : préoccupez-vous moins de la liste d’attente en soins primaires et préoccupez-vous davantage d’avoir un service professionnalisé. »
Des médecins non spécialistes recrutés en nombre
Le président de SOCAMFYC dénonce la pratique consistant à recruter des médecins qui ne possèdent pas la spécialité en médecine familiale et communautaire pour combler les postes vacants et les arrêts maladie. « Les Canaries, souligne Moreno, font partie des communautés autonomes qui recrutent le plus de médecins sans spécialité dans les centres de santé. On n’imagine pas qu’un infarctus soit traité par un ophtalmologue. Personne n’accepterait qu’un conducteur de bus n’ait pas son permis de conduire. Si cela nous paraît évident, comment se fait-il que nous ne le voyions pas en médecine générale ? », s’interroge-t-il.
Le médecin de famille explique qu’il s’agit d’étudiants qui ont terminé leur cursus, ne passent pas le MIR (examen national d’accès au internat) et sont recrutés pour travailler en soins primaires, ou de médecins venant d’autres pays sans posséder la spécialité en médecine familiale et communautaire. Cette situation génère, selon Moreno, « une surprescription d’examens, des traitements inappropriés et représente un risque direct pour la sécurité du patient ».
La spécialisation, un impératif de sécurité
« Tous les médecins exerçant en soins primaires devraient être spécialistes ou avoir réussi un examen garantissant leur compétence en médecine familiale et communautaire. On ne peut pas assimiler n’importe qui à un spécialiste, car on ne le fait pas en cardiologie, ni en gastro-entérologie, ni dans d’autres disciplines. La nôtre est une spécialité, qu’on le comprenne ou non », souligne Ana Joyanes. La porte-parole d’AMAPCAN comprend que, dans les circonstances actuelles, il est difficile de répondre aux besoins de soins uniquement avec des spécialistes formés. Elle soutient néanmoins que la médecine générale aux Canaries serait dans une situation différente « si on l’avait mieux traitée », d’abord en termes de prévisions pour former le nombre adéquat de spécialistes, puis en termes de conditions de travail.
Un exode des jeunes médecins vers de meilleures conditions
« Il n’y a pas eu assez de spécialistes formés et, d’autre part, beaucoup de ceux qui sortent s’en vont. Les jeunes ont très clairement compris : si ici on ne me traite pas bien, je vais ailleurs où on me traite mieux », ajoute Ana Joyanes. Dans la même veine, Gustavo Moreno prévient que « sans un plan d’action et sans accélérer les processus de recrutement et les concours, la santé publique ne s’améliorera jamais ». Il rappelle que le dernier concours de la fonction publique avant la session extraordinaire et de stabilisation a été lancé en 2007, réalisé en 2014 et conclu avec la prise de poste des lauréats en 2018. « Il nous a fallu onze ans pour résoudre un concours. Cela n’est pas acceptable », déplore-t-il.
Précarité et pratiques abusives
Moreno dénonce également la précarité des médecins remplaçants, qui peuvent accumuler 72 heures de travail consécutives pour que le système sanitaire puisse maintenir les consultations ouvertes. Il pointe aussi des pratiques de recrutement abusives et irrationnelles pour le personnel infirmier, qui se voit pénalisé par la perte de futurs contrats s’il ne répond pas aux appels, même lorsqu’il ne peut pas le faire parce qu’il est en service ce jour-là.
Un plan à 60 millions d’euros aux résultats mitigés
Le gouvernement des Canaries a lancé au début de l’année 2023 un plan de 60 millions d’euros visant à réduire la surcharge dans les centres de santé en limitant le nombre de patients reçus par jour par les médecins généralistes à 34 maximum. Les professionnels s’accordent à dire que la stratégie a été appliquée de manière inégale et dressent un bilan critique de sa mise en œuvre réelle en raison des carences structurelles de ce niveau de soins.
« C’est un sentiment mitigé. D’un côté, nous avons vu une lueur au bout du tunnel, mais cette lueur s’est à nouveau obscurcie et nous restons avec de grandes lacunes », indique Ana Joyanes, qui explique qu’en pratique, cette réduction des quotas s’est heurtée au manque de personnel et de ressources. Selon la porte-parole d’AMAPCAN, diminuer la liste quotidienne de patients ne sert à rien si le système n’embauche pas de médecins de renfort pour gérer les imprévus. « Les urgences s’ajoutent à l’agenda du médecin titulaire, tout retombe donc sur la même personne. » Ana Joyanes reconnaît l’intérêt de cette réduction, mais prévient que « des inégalités notoires persistent, que cette prévision n’a pas été respectée dans toutes les zones de santé et que le temps par consultation reste bien trop court ».
Un modèle perfectible mais préférable au pré-pandémique
Gustavo Moreno, quant à lui, n’est pas totalement convaincu par la limitation stricte du nombre de patients par jour, car « chacun d’eux nécessite un temps différent ». Il préfère néanmoins ce modèle à celui d’avant la pandémie, où les médecins voyaient jusqu’à 60 patients par jour. « C’est une folie, car on ne prodigue pas des soins de qualité et, en plus, c’est très inefficace, car cela ne résolvait pas non plus la liste d’attente », conclut le médecin.
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