Les îles Canaries retiennent leur souffle. L’Union européenne a décrété un embargo sanitaire sur les importations de viande bovine et de volaille en provenance du Brésil, à compter du 3 septembre prochain. Une décision qui frappe de plein fouet l’archipel, dont la dépendance au géant sud-américain est considérable. Avec 55% des importations canariennes de bœuf et 50% des volailles (presque exclusivement du poulet) provenant du Brésil, c’est une part essentielle de l’approvisionnement des supermarchés et des marchés des îles qui est menacée.
Un veto motivé par l’usage excessif d’antibiotiques
Cette décision radicale de la Commission européenne trouve son origine dans le non-respect par le Brésil des exigences sanitaires incluses dans l’accord UE-Mercosur. En cause : l’utilisation excessive d’antibiotiques durant l’élevage des animaux, qui génère des bactéries résistantes, un problème majeur pour la santé humaine. L’accord commercial entre l’UE et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) avait été signé en janvier dernier à Asunción par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Dès le printemps, les autorités sanitaires européennes avaient exhorté le Brésil à revoir ses méthodes de production. Sans succès, les éleveurs brésiliens n’ayant pas réussi à convaincre Bruxelles.
Le blocage ne se limite pas à la viande. Il s’étend également aux produits laitiers, au poisson, au miel et à la viande de cheval, bien que ces produits aient un impact moindre pour les Canaries.
Le poulet, un refuge menacé pour les consommateurs canariens
Si cette situation est préoccupante pour l’ensemble de la filière, elle l’est tout particulièrement pour le poulet. « Dans le cas de la poitrine de poulet, près de 95% de ce que nous consommons vient du Brésil », détaille Jorge Escuder, président de l’Asinca (Association des industriels des Canaries). Le poulet est en effet devenu un refuge pour de nombreux Canariens depuis l’envolée de l’inflation à l’été 2021, une viande blanche moins chère et perçue comme plus saine que d’autres protéines animales.
L’industrie alimentaire et les importateurs directs sont donc en première ligne, travaillant d’arrache-pied en ce mois d’août pour trouver de nouveaux fournisseurs capables de combler, au moins partiellement, le vide qui se profile. Une tâche ardue, comme le reconnaît Jorge Escuder : « Trouver d’autres pays pour remplacer le poulet brésilien n’est pas quelque chose qui peut se faire automatiquement. »
Une flambée des prix redoutée et une souveraineté alimentaire limitée
Le risque d’une hausse des prix est bien réel. La simple augmentation de la demande sur les marchés alternatifs suffirait à faire grimper les tarifs, entraînant une perte de compétitivité et poussant certains consommateurs à se tourner vers d’autres produits. La situation est plus aisément gérable pour le bœuf, où l’Argentine et l’Uruguay, également membres du Mercosur, jouissent d’une reconnaissance mondiale et pourraient prendre le relais. Pour le poulet, en revanche, le casse-tête est bien plus complexe.
Ce n’est pas la première fois que le Brésil perturbe les chaînes d’approvisionnement canariennes. L’an dernier, une épidémie de grippe aviaire dans l’État de Rio Grande do Sul avait déjà entravé l’entrée du poulet brésilien dans l’archipel. Si le pire avait été évité grâce à un contrôle rapide du foyer, l’Asinca avait tout de même constaté des ruptures d’approvisionnement ponctuelles et des hausses de prix allant jusqu’à 50%.
Les délais pour lever ce nouveau veto sont très incertains. Pour le poulet, Jorge Escuder estime qu’il faudra compter trois à quatre mois pour que les producteurs brésiliens se conforment aux normes européennes, notamment en matière de traçabilité. Pour le bœuf, l’horizon est bien plus lointain, avec des animaux dont la période d’élevage est plus longue, rendant toute solution impossible avant « deux ans ».
Vers une augmentation de la production locale ?
Cette crise met en lumière la dépendance chronique des Canaries en matière d’importations alimentaires. Le gouvernement des îles insiste pourtant sur le renforcement de la souveraineté alimentaire, mais la taille de l’archipel limite ses capacités. La production locale ne couvre que 15% des besoins en volaille et 6% en bœuf. L’été 2023 avait déjà montré la fragilité du système : un foyer de doryphore de la pomme de terre au Royaume-Uni avait entraîné un embargo sur les pommes de terre britanniques, provoquant des hausses de prix soudaines pendant plusieurs mois et une baisse de la consommation des ménages et des restaurants. Une expérience qui laisse présager un été et un automne compliqués pour les Canaries et leurs consommateurs.
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